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TOUT COMPRENDRE - Pourquoi l'exploration des grands fonds marins devient une priorité pour la France

Grands fonds marins: un enjeu stratégique mondial

Grands fonds marins: un enjeu stratégique mondial - Ifremer

L'exploration des grands fonds marins est une priorité nationale, a annoncé Emmanuel Macron ce mardi lors de la présentation du plan "France 2030". L'enjeu est scientifique, économique et géostratégique.

Les grands fonds marins sont un monde inconnu, plus encore que l'espace. On en sait plus sur la Lune qui se trouve à 384.400 kilomètres de la Terre que sur les abysses d'une profondeur dépassant les 10.000 mètres. Au moment de l'émergence du tourisme spatial, seulement quatre humains ont effectué des plongées à de telles profondeurs. Parmi eux, les Suisses Auguste et Jacques Picard et le Français Jean-Yves Cousteau. C'était dans les années 50 et 60.

Une priorité du président de la République

Ils ne seront peut-être bientôt plus les seuls. Dans son plan d'investissement "France 2030", Emmanuel Macron a annoncé cette semaine que l'exploration des grands fonds doit être une priorité. Deux milliards d'euros seront consacrés sur cinq ans pour cette mission présentée comme aussi importante que l'espace mais tout aussi compliquée. A ces profondeurs, l'obscurité est totale, la pression mille fois supérieure à la pression atmosphérique et absence totale d’oxygène.

"C'est un levier extraordinaire de compréhension du vivant, d'accès à certains métaux rares, de compréhension du fonctionnement de nouveaux écosystèmes d'innovation", a déclaré le Chef de l'Etat en rappelant que la France possède le deuxième espace maritime au monde après les Etats-Unis.

Cette décision repose sur des considérations scientifiques, géostratégiques et économiques. On y trouve en effet des cheminées hydrothermales composées de roches et émettant un fluide riche en hydrogène. Anciennes de 120.000 ans, la chaleur qu'elles génèrent créent un écosystème pour des micro bactéries inconnues à l'origine des premières formes de vie sur terre il y a 3,5 milliards d'années. L'Ifremer a mis au point Ulyx, un drone capable de descendre à 6000 mètres pour des plongées de 48 heures pour collecter des données et cartographier le fond des mers. Il entrera en fonction en 2022, mais l'Ifremer dispose déjà du Nautile, un sous-marin capable de descendre à des profondeurs comparables, mais avec trois personnes à bord.

De nombreuses ressources naturelles

Les abysses renferment aussi des ressources comme le prédisait Jules Verne dans Vingt mille lieues sous les mers. Le capitaine Nemo en était convaincu: "Il existe au fond des mers des mines de zinc, de fer, d’argent, d’or qui seraient très certainement facilement exploitables". On y trouve en effet toutes sortes de minéraux (cobalt, manganèse ou nickel). Contenus dans des nodules polymétalliques, ils pourraient être utilisés pour les batteries d'appareils du quotidiens (smartphones, PC, automobiles, vélos, éoliennes...).

"J’entends le débat à venir", a déclaré Emmanuel Macron pour prévenir les craintes des défenseures de la nature qui redoutent qu'après l'exploration vienne la phase d'exploitation.

Le président de la République assure que les 2 milliards d’euros annoncés ne seront consacrés qu’à "l’exploration". Mais les ONG restent prudentes, voire méfiantes.

Lorsqu’on parle d’exploration, on a souvent en tête les découvertes scientifiques. Là ce n’est pas du tout ça, c’est de l’exploration minière", a déclaré à FranceInfo François Chartier, chargé de campagne "Océan" à Greenpeace.

Lors du Congrès mondial de la nature, qui s'est tenu en septembre dernier à Marseille, l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a adopté une motion demandant un moratoire sur l'exploitation minière des fonds marins et demande que "des évaluations d’impact" pour garantir la protection du milieu marin​. La France s'est abstenue.

Mais déjà, de grandes entreprises comme BMW, Google ou Samsung se sont engagés à "ne pas utiliser des minéraux issus des eaux profondes ou à financer l'exploitation minière en eaux profondes". En engagement "provisoire" en attendant que les scientifiques mesurent clairement les conséquences de l'exploitation des fonds marins sur la biodiversité.

Surveiller les infrastructures stratégiques

L'Etat à d'autres intérêts stratégiques pour expliquer la nécessité d'explorer les grands fonds marins. L'Armée doit surveiller les infrastructures stratégiques (câbles de télécommunication, pipelines...), rechercher de débris d'équipements sensibles ou détecter tous types de "systèmes malveillants". Pour ces missions, qui sont au coeur du plan "Mercator", la Marine Nationale teste des engins comme le drone AUV A18D d’ECA Group pour surveiller les infrastrutures dans les grands fonds marins.

La crainte est réelle. En août dernier, au large de l’Irlande, le Yantar, un navire "océanographique" qui dispose d'un mini sous-marin de type AS-37 [Projet 16810], a pu plonger jusqu’à 6000 mètres de profondeur. Ce navire espion de la marine russe a suivi le tracé des câbles sous-marins de télécommunications Celtic Norse et AEConnect-1 qui relient l’Irlande aux États-Unis. C'est par eux que transitent 97% des communications mondiales et des transactions financières.

Ce n'est pas une première comme l'indiquait le New York Times en 2015. Depuis des années, les agences de renseignements américaines ont détecté une augmentation considérable du trafic naval russe le long de plusieurs câbles assurant les communications mondiales.

Un enjeu de défense nationale

La guerre des abysses est ainsi aussi stratégique que le cyber ou le spatial avait déjà indiqué Emmanuel Macron le 14 juillet 2021. Et la France est loin d'être seule à se lancer dans cette nouvelle zone de conflit. En plus des Russes, les Etats-Unis et la Chine ont déjà développé des technologies (capteurs, sonars, drones...) dédiées aux grands fonds, signale un article publié par Science Po Défense et Stratégie. Pékin a récemment réalisé une plongée à 11.000 mètres de profondeurs avec le Fendouzhe, un sous-marin habité.

L'enjeu d'exploration des fonds marins est incontestable pour la France. L'Ifremer estime même que l'erreur serait de ne pas y aller. Reste seulement à savoir si les 2 milliards d'euros annoncés par le Chef de l'Etat suffiront à réaliser l'objectif de la France de devenir l'une des grandes puissances du monde du silence.

Pascal Samama
https://twitter.com/PascalSamama Pascal Samama Journaliste BFM Éco