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Face aux fonds activistes, Eric Woerth tire le signal d'alarme

Dans un rapport dévoilé ce mercredi, le président de la commission des Finances de l’Assemblée nationale juge saine la pression grandissante qu'exercent les actionnaires sur les sociétés cotées. Sauf quand elle prend des formes excessives.

Casino, Pernod Ricard, Capgemini... Les activités des fonds activistes ont laissé des traces, ces derniers mois.

L'Assemblée nationale a décidé de s'emparer du sujet sensible de l’activisme actionnarial, très courant aux Etats-Unis depuis des décennies, et qui se diffuse désormais en Europe et notamment en France. De quoi s’agit-il ? Cette pratique désigne notamment l’action d’un actionnaire minoritaire exigeant d’une société cotée qu'elle infléchisse sa stratégie, en faisant campagne auprès d’autres actionnaires, parfois publiquement.

Il s’agit de chercher à modifier, plus ou moins rapidement, la valeur d’une entreprise pour en tirer des bénéfices élevés, à travers l’accroissement du cours de bourse. Dans certains cas l’activiste "shorte", c’est-à-dire qu'il vend un titre à découvert en pariant sur la baisse du cours d’une entreprise.

Pour arriver à ses fins, l’activiste peut s’emparer d’un bloc important d’actions pour peser dans le capital d’une société, et ensuite faire des demandes à la direction, engager une bataille de procurations en Assemblée générale et même aller jusqu'en justice.

Pression sur Casino et Pernod Ricard

La plupart du temps, cette pression s’exprime à travers des fonds activistes, surtout américains, comme Elliott, sur des entreprises américaines. Mais depuis quelques années, ces fonds s’attaquent aux entreprises européennes notamment parce que les taux d’intérêt sont bas (les amenant à explorer tous les marchés dans leur quête de rendement) et que certaines entreprises cotées sont considérées comme défaillantes.

Le cas le plus emblématique concerne Pernod Ricard, visé par une manoeuvre d'Elliott, à la fin de l'année dernière. Le fonds activiste avait acquis une participation "supérieure à 2,5%", le 11 décembre 2018 puis communiqué une liste de "recommandations", ou plutôt de critiques, pour faire évoluer les objectifs de l'entreprise, et surtout fragiliser son patron Alexandre Ricard.

Mais c'est surtout le cas de Casino qui inquiète. Le groupe se bat depuis plusieurs années contre des fonds activistes, qui parient sur la chute du cours. En juin l'Autorité des marchés financiers avait même suspecté le fonds Muddy Waters de "tromperie". Dernièrement, Elliott s'est aussi mêlé du rachat d'Altran par Capgemini.

Face à cette tendance, la commission des Finances de l’Assemblée nationale, sous l'impulsion de son président Eric Woerth, s'est emparé du sujet pour rédiger un rapport sur la question, rendu public ce mercredi. L'ancien ministre est ainsi le premier à se pencher sur le sujet, alors que Paris Europlace et Le Club Des Juristes préparent aussi des rapports sur le sujet. 

Mieux réguler sans nuire à l’attractivité de la place parisienne

Le rapport dénombre 4 campagnes en France en 2018 sur un total de 922 entreprises ciblées dans le monde (dont 491 américaines et 40 britanniques).

Le rapport souligne également que cet activisme a provoqué une évolution parfois très importante de la valeur de certaines sociétés ou opérations (offre de rachat d’Euro Disney par Walt Disney : +65% après l’intervention de CIAM, offre de rachat de Zodiac Aerospace par Safran : -15% après l’intervention de TCI ; le cours de bourse de Casino a chuté de -20% après l’annonce de Muddy Waters).

Le rapport souligne néanmoins qu’il "est normal et sain que les actionnaires soient actifs et s’engagent dans un dialogue stratégique avec les sociétés cotées". Cette pratique "est jugée globalement comme participant au fonctionnement normal des marchés mais qui, dans certain cas, prend des formes excessives voire nuisibles", soulignent les auteurs.

"Il n'est pas question de sur-réglementer ou d'interdire" promet l'ancien ministre, qui veut plutôt épingler la propagation de fausses informations, l’entrave à la fluidité du marché, l’aggravation des difficultés d’une entreprise visée par une campagne, voire de la déstabilisation économique.

Il s’agit donc de mieux réguler sans nuire à l’attractivité de la place parisienne. Si le cadre réglementaire permet déjà d’encadrer les pratiques des activistes, l’accroissement du phénomène incite à aller plus loin. Selon nos informations, la mission d’information préconise d’agir sur quatre leviers.

Quatre leviers

-La transparence : afin de diminuer les zones d’ombres dans lesquelles les activistes opèrent plus facilement. Il s’agirait notamment d’abaisser le niveau de déclaration de franchissement de seuil à 3% (contre 5% aujourd’hui), de toute nature, à la hausse comme à la baisse et de rendre systématique et plus dissuasive la sanction des cas de non-déclaration

- L’asymétrie existante entre les sociétés cotées et les fonds activistes notamment en termes de communication doit être réduite. Objectif : permettre à une entreprise visée par une campagne d’être récipiendaire des informations qui sont communiquées à ses actionnaires par l’acteur à l’origine de la campagne. L’entreprise pourra engager un dialogue informé avec ses actionnaires sur un pied d’égalité. Et leur permettre de médiatiser leurs réponses par voie de presse même lors des périodes de silence avant publications.

-L’encadrement plus étroit du phénomène de la vente à découvert afin d’en limiter les excès, en introduisant une présomption de fonctionnement anormal du marché dans le cas où l’ampleur de la vente à découvert d’un titre dépasserait une certaine limite.

-Le rapprochement du temps de la régulation du temps des marchés en permettant à l’AMF d’agir plus rapidement afin d’éviter les abus et les situations difficilement réversibles. Il s’agirait d’introduire une procédure de "référé" devant l’AMF, permettant aux sociétés cotées de saisir directement le régulateur d’une situation urgente.

Autre préconisation, le renforcement des moyens humains et financiers de l’AMF afin de les rapprocher de ses grands équivalents européens. Le rapport souligne que l’autorité de régulation est bien moins dotée que ses homologues britannique, allemande ou italienne.

Olivier Chicheportiche avec Mathieu Jolivet