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Pourquoi dans ces territoires il est compliqué de changer de fournisseur d'énergie

(image d'illustration)

(image d'illustration) - Frédérick Florin - AFP

INFOGRAPHIE - En France, depuis 2007, le marché particulier de l'énergie est ouvert à la concurrence. Mais dans certaines agglomérations, une exception héritée de la Seconde Guerre mondiale empêche les consommateurs de changer de fournisseur d'électricité ou de gaz naturel.

Vous habitez Grenoble, Bordeaux ou Strasbourg et souhaitez changer de fournisseur d'énergie afin de réduire votre facture d'électricité ou de gaz ? Cette démarche, pourtant autorisée depuis dix ans à la faveur de l'ouverture du marché particulier de l'énergie à la concurrence, risque de s'avérer particulièrement compliquée voire... impossible.

Dans ces trois grandes villes, comme dans 147 autres lieux (communes ou communautés d'agglomération) situées en France métropolitaine, les habitants sont captifs d'un monopole de distribution d'électricité (ou de gaz) exercé par une "entreprise locale de distribution". Une situation héritée de l'après-guerre, comme l'explique Xavier Pinon, co-fondateur de Selectra et co-auteur du livre "Le marché de détail de l'énergie" (L'Harmattan, 2015).

"Les entreprises locales de distribution (ELD) sont des régies locales qui ont échappé à la nationalisation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En 1946, au moment où tous les fournisseurs d'électricité ont été regroupés sous la bannière d'Électricité de France (et ceux de gaz naturel sous la marque "Gaz de France"), ces structures ont résisté. Elles exercent encore aujourd'hui leur monopole sur 5% du territoire métropolitain.

Comme le montre notre carte ci-dessous, la taille des entreprises locales de distribution, commercialisant soit du gaz naturel, soit de l'électricité ou les deux sources d'énergie, varie fortement. 

À titre d'exemple, en ce qui concerne la fourniture de gaz naturel, les trois plus grosses ELD, situées en zones urbaines, approvisionnent environ 420.000 clients. Il s'agit de Gaz de Bordeaux (200.000 clients), Gaz de Strasbourg (120.000 abonnés) et Gaz et Électricité de Grenoble (100.000 clients). À l'inverse, dans certains territoires plus ruraux les entreprises locales de distribution ne comptent que quelques centaines de clients. 

Quel intérêt pour les clients ?

Selon Xavier Pinon, les entreprises locales de distribution ne présentent qu'un intérêt limité pour les abonnés. En effet, ces sociétés proposent "strictement les mêmes offres que celles d'EDF ou d'Engie". C'est-à-dire des contrats de fourniture d'électricité ou de gaz naturel aux tarifs réglementés. 

"Aujourd'hui le problème avec les ELD vient surtout de l'impossibilité de souscrire un contrat chez un fournisseur alternatif (Direct Énergie, Total Spring, Plüm Énergie, ...)", détaille le gérant du comparateur Selectra. Ce dernier rappelle que des sociétés comme Cdiscount Énergie parviennent à proposer des offres dont le coût est inférieur de 15% à celui des tarifs réglementés de l'énergie, fixés par l'État. 

Quitter une ELD est techniquement compliqué 

Or, en pratique, les clients situés sur le territoire des entreprises locales de distribution ont la possibilité de quitter leur régie pour choisir un autre fournisseur. Comme partout en France, cela est autorisé depuis 2007. Mais dans les faits, il est extrêmement compliqué de changer d'opérateur en raison d'une multitude de contraintes techniques. 

"Les entreprises locales de distribution, en charge de l'électrification de leurs territoires, ont développé au fil des ans leurs propres systèmes d'information (des procédés informatiques permettant d'identifier un point de livraison, c'est-à-dire un compteur, donc un client) qui n'ont rien à voir avec celui utilisé par Enedis (ex-GrDF) sur 95% du territoire métropolitain. La mise en compatibilité des différents systèmes existants est à la charge des fournisseurs alternatifs, et cela coûte extrêmement cher", souligne Xavier Pinon. 

Certains fournisseurs alternatifs tentent l'aventure

Ces dernières années, certains fournisseurs alternatifs ont tenté de pénétrer sur le territoire d'entreprises locales de distribution. C'est notamment le cas d'ekWateur. Fondée en 2016, l'entreprise a notamment essayé de s'implanter à Grenoble. "Nous avions la possibilité d'approcher 100.000 nouveaux clients", explique Julien Tchernia, fondateur de la société. Mais le succès n'a pas été au rendez-vous.

"D'un point de vue technique, cela s'est bien passé. Mais d'un point de vue commercial, c'est un échec. Nous avons conclu environ 100 contrats en trois mois. Et la première mise en service que nous avons faite sur le territoire de Grenoble nous a pris quatre heures de travail !" indique cet ex-cadre dirigeant de chez Lampiris (rebaptisé depuis Total Spring). 

Alors que le marché détenu par les entreprises locales de distribution s'avère intéressant pour l'ensemble des fournisseurs d'énergie, ces derniers préfèrent donc se concentrer sur les 95% du territoire métropolitain où les conditions de concurrence sont réunies. 

Antonin Moriscot Journaliste BFMTV