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Théâtre public: pourquoi les pièces restent si peu de temps à l'affiche 

Au festival d'Avignon (ici, "le roi Lear" mis en scène par Olivier Py), la vente de billets couvre moins de 20% du budget

Au festival d'Avignon (ici, "le roi Lear" mis en scène par Olivier Py), la vente de billets couvre moins de 20% du budget - Anne-Chsristine Poujoulat AFP

Un spectacle créé dans un théâtre public est joué à peine une demi-douzaine de fois par saison. Explication: limiter le nombre de représentations permet de réduire les pertes...

C'est le secret le mieux gardé dans le spectacle vivant. Il porte sur le nombre de représentations des spectacles subventionnés. Selon le ministère de la Culture, il s'élève en moyenne à seulement 3,2 représentations par saison dans le lieu qui a créé le spectacle. Pour une création théâtrale, si l'on inclut les tournées, le chiffre passe à 9,3 représentations par saison.

Ces chiffres -bien cachés au fin fond du budget du ministère- corroborent ceux publiés en 2007 par la société d'auteurs SACD. Selon cette étude portant sur les Centres dramatiques nationaux, une création est représentée seulement 6,5 fois par an et par établissement -un chiffre qualifié de "faible, voire très faible". L'étude avait déjà été très mal accueillie par les théâtreux. Elle avait été réalisée en épluchant un par un les programmes de chaque théâtre, vue l'absence de toute statistique sur le sujet.

Une faiblesse ancienne

Dans tous les cas, beaucoup d'argent est donc investi pour un public restreint. Comme on le dit pudiquement dans le jargon du secteur, les nouveaux spectacles ne sont pas assez "diffusés". Et cette faiblesse ne date pas d'hier. "Le nombre de productions s'accroît, alors que la durée de vie de chaque spectacle diminue. Les comparaisons européennes sont édifiantes: la France est le pays où l'on produit le plus, mais où l'on diffuse le moins", écrivait en 2004 Bernard Latarjet dans un rapport commandé par le ministère de la Culture.

Ce grand spécialiste des politiques culturelles ajoutait: "le coût d'un spectacle français est régulièrement plus élevé que dans d'autres pays. Le différentiel couramment constaté de +20% à +30% apparaît comme étant la conséquence du prix du travail artistique, et de la faiblesse de l'exploitation". 

Impossible de générer du bouche-à-oreille

Même constat dans un autre rapport remis rue de Valois en 2012: "les productions ne sont pas jouées assez longtemps au sein de la structure de création d’origine. Les durées d’exploitation des spectacles se réduisent d’année en année", écrivaient Serge Dorny, Jean-Louis Martinelli, Hervé-Adrien Metzger et Bernard Murat.

Pour eux, "il est préférable de présenter une oeuvre sur une longue série même si la salle n’est pas pleine, plutôt que pour quelques représentations à guichet fermé qui ne laisseront que peu de chance d’attirer de nouveaux amateurs" -en clair, qui empêchent tout bouche-à-oreille.

Moins de représentations = moins de pertes

Ce dernier rapport avançait une explication: "paradoxalement, la pression de la logique d’équilibrage financier a conduit de plus en plus de programmateurs à réduire les séries de représentations pour afficher des taux de fréquentation élevés et réduire les pertes". Autrement dit, étant donné que chaque représentation est lourdement déficitaire, réduire le nombre de représentations permet de réduire les pertes...

Le rapport rappelle que, dans le théâtre public, "le coût d’un spectacle peut être jusqu’à quatre fois (voire plus) supérieur à la recette de billetterie. Aujourd’hui, chaque fauteuil/spectateur vendu est subventionné à hauteur de 60 à 70 euros dans les centres dramatiques nationaux et les théâtres de la ville de Paris, jusqu’à près de 120 euros dans les théâtres nationaux, et pour moins de 3 euros dans les théâtres privés".

Précisément, la billeterie et autres ressources propres ne représente que 28% du budget des théâtres nationaux (Comédie Française, Colline, Odéon et théâtre de Strasbourg). La proportion tombe à 25% pour les 69 scènes nationales.

Extrait du rapport Latarjet

"La question des publics n'est pas suffisamment posée. Bien des facteurs se sont conjugués pour mettre au second plan, sinon négliger le public: des contraintes économiques moindres que dans d'autres pays où les tournées des spectacles sont la condition de leur existence; une défiance à l'égard de toute dérive vers des logiques de 'consommation' et de 'marché'; la critique de la programmation sur catalogue; une coupure persistante dans les esprits entre les formes 'nobles' et les formes 'populaires'".

Nombre moyen de représentations d'une création (par saison)

Au siège (théâtre, musique, danse, cirque)
2011: 3,18
2012: 3,26
2013: 3,21
2014: 3,19

Au siège et en tournée (théâtre)
2012: 6,67
2013: 7,67
2014: 9,33

Source: budget du ministère de la Culture

Jamal Henni