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Pigasse, le banquier qui murmure à l'oreille de Tsipras

Le propriétaire des "Inrocks" est très fier d'avoir amené l'hebdomadaire à l'équilibre

Le propriétaire des "Inrocks" est très fier d'avoir amené l'hebdomadaire à l'équilibre - Miguel Medina AFP

Portait du banquier d'affaires et patron de presse, à qui le nouveau Premier ministre grec fait à nouveau appel pour renégocier sa dette.

Quand Matthieu Pigasse reçoit un journaliste, c'est le plus souvent dans les salons désuets de la banque Lazard, boulevard Haussman à Paris.

Il vous reçoit entre deux ministres africains ou latino-américains venus le consulter. Il propose d'emblée le tutoiement, et répond aux questions directement et sans détours. Et pendant qu'il vous parle, il pianote sur ses trois smartphones posés sur la table en face de lui. 

Multi-tâches

Car Matthieu Pigasse fait toujours plusieurs choses en même temps. Côté pile, c'est un banquier d'affaires. Il est rentré à la banque Lazard en 2002, y a gravi rapidement les échelons pour devenir en 2010 le directeur général pour la France, à l'issue d'une bataille homérique. Il conseille les Etats, notamment sur la restructuration de leur dette: Argentine, Bolivie, Equateur, Venezuela, Gabon, Côte d'Ivoire, Ethiopie, Irak... mais aussi la Grèce.

Le gouvernement socialiste de Georgios Papandréou avait fait appel à lui en 2011. Et le nouveau gouvernement grec d'Alexis Tsipras, qui veut pourtant rompre avec ses prédécesseurs en tous points, vient de le rappeler à son chevet... Sans doute le leader de Syriza a-t-il apprécié les critiques virulentes de Matthieu Pigasse contre l'austérité -"une barbarie à visage humain", a-t-il même dit. Ou a-t-il lu son dernier livre écrit en 2013, Eloge de l'anormalité, où il plaide déjà pour "annuler rapidement une partie de la dette grecque".

Passionné par les médias

Côté face, Matthieu Pigasse est passionné par les médias. "Cela vient évidemment du fait qu'il y a de nombreux journalistes dans ma famille", dit-il.

Avec ses associés Xavier Niel et Pierre Bergé, il détient un tiers du Monde, de Télérama et de l'Obs. Il a aussi pris à titre personnel des participations dans une agence de presse (Relaxnews) et des sites web (Rue89, Melty et la version française du Huffington Post).

Tout seul, il tente aujourd'hui de mettre la main sur Radio Nova. Surtout, toujours tout seul, il a racheté en 2009 les Inrocks pour un peu moins de 5 millions d'euros. Et il est très fier d'avoir redressé l'hebdomadaire après plusieurs années de pertes (-2,7 millions d'euros en 2012). L'équilibre a été atteint en 2014, devrait être maintenu en 2015, avec une dette nulle, et un chiffre d'affaires de 15 millions d'euros. 

Enfin, et non des moindres, il a mélangé ces deux activités en étant aussi banquier conseil de groupes de médias. Des petits: Newsweb (sur le rachat par Lagardère), Pink TV, Sporever... Mais aussi des gros: NRJ, Libération (sur l'entrée au capital d'Edouard de Rothschild), Lagardère (sur la vente de ses 20% dans Canal Plus), Canal Plus (sur la vente du PSG, Première et Digital+), et même News Corp (sur un rachat d'Eurosport ou d'actifs en France). La famille Murdoch lui a même offert un poste d'administrateur du bouquet britannique Sky.

"Moi ministre? Jamais!"

Hélas, les pièces n'ont que deux faces. Car il aurait fallu sans doute un rajouter une ou deux autres: la politique et les idées. Notre énarque dit avoir été marqué par les valeurs protestantes, notamment lorsqu'il était scout chez les Eclaireurs unionistes -le nom de sa holding personnelle est d'ailleurs le nom de son totem scout, Isatis, nom d'un renard polaire. Adhérent au PS, membre des Gracques (un groupe prônant un rapprochement entre la gauche et le centre), il couche régulièrement ses réflexions sur le papier dans des livres.

Ira-t-il jusqu'à se jeter un jour dans l'arène politique? Pour le moment, il n'a fait qu'effleurer le sujet en passant cinq ans (1997-2002) dans les cabinets ministériels de Bercy, d'abord comme conseiller technique de DSK, puis directeur adjoint du cabinet de Laurent Fabius. "Le soir, il écoutait du rock un peu fort, ça génait un peu les autres conseillers...", se souvient un témoin.

Aujourd'hui, on raconte qu'il rêve d'être ministre, mais l'intéressé dément: "je n'en n'ai ni l'envie ni l'ambition. D'abord, jamais on ne me le proposera: les politiques de droite comme de gauche me rejettent. Surtout, je m'amuse bien plus en faisant ce que je fais. Et être poil à gratter, publier des livres critiquant le gouvernement..., ce n'est pas la meilleure façon de candidater, non?" Allusion à son dernier opuscule, Eloge de l'anormalité, critique en règle de l'action de François Hollande. 

Malgré tout, Matthieu Pigasse ne renie pas sa proximité avec Dominique Strauss-Kahn: "je le vois toujours, c'est mon ami et je suis fidèle".

Les résultats des "Inrocks"

Chiffre d'affaires (en millions d'euros)
2009: 13,3 2010: 14,1 2011: 16,8 2012: 16,9

Résultat net (en millions d'euros)
2009: -0,15 2010: -2,9 2011: -2,6 2012: -2,7

Répartition du chiffre d'affaires (en 2012):
Publicité: 47% Ventes en kiosques: 35% Abonnements: 15%

Diffusion totale payée
2010: 44.336 2011: 57.906 2012: 59.301 2013: 44.909 2014: 41.591

Source: comptes sociaux des Editions Indépendantes, OJD:

Jamal Henni