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"Netflix nous a dit: faites ce que vous voulez"

"Marseille" est une des séries françaises les plus chères

"Marseille" est une des séries françaises les plus chères - Marco Grob Netflix

"Le 5 mai, Netflix diffusera sa première série française, Marseille, avec Gérard Depardieu et Benoît Magimel. Entretien avec son producteur, Pascal Breton. "

En 1990, Pascal Breton et Olivier Brémond créé la société de production Marathon, célèbre pour sa série Sous le soleil ou le dessin animé Totally spies. Après la vente de Marathon à Zodiak, Pascal Breton a fondé début 2013 une nouvelle société, Federation Entertainment. Il en est le principal actionnaire, aux côtés de David Michel (9,8% du capital), Serge Hayat (3,7%) et Lionel Huzan (qui a des options sur 7% du capital). Parmi ses premières productions: Le bureau des légendes diffusé sur Canal Plus, et Marseille, la première série française de Netflix, où Gérard Depardieu joue le maire de la cité phocéenne.

BFM Business: comment avez-vous été choisi par Netflix?

Pascal Breton: je discutais déjà avec Netflix au sujet de séries américaines. Lorsque Netflix a lancé l'idée de produire une série française, j'ai tout de suite proposé mon sujet sur Marseille auquel je pensais depuis longtemps. Car Marseille est devenue une ville très belle depuis sa rénovation. C'est une sorte de théâtre antique tourné vers la mer... Nous avons alors écrit un épisode pilote en un mois. Et nous avons finalement remporté le morceau face à une centaine d'autres projets.

Quel a été le budget?

Il est de 1,3 million d'euros pour chacun des 8 épisodes, ce qui en fait une des séries françaises les plus chères. Tout a été financé par Netflix. Il avait été convenu de ne pas demander de subventions ni au CNC, ni aux collectivités locales. Mais Gérard Depardieu et Benoît Magimel ont eu des cachets identiques à ceux qu'ils auraient touché pour un film... C'est aussi la première série tournée en définition 4K, ce qui a renchérie le budget de 2-3%.

Pourquoi Netflix a-t-il voulu produire une série française?

Evidemment, c'est bon pour leur image. Ils espèrent aussi produire une série qui cassera la baraque comme House of cards. Mais surtout, ils veulent proposer une offre globale, et pas seulement pour le téléspectateur du Midwest. Ils ne se voient pas comme une société purement américaine. Tous les 75 millions d'abonnés à Netflix à travers le monde pourront voir Marseille le 5 mai.

Netflix a-t-il commandé une deuxième saison?

Pas encore, mais c'est bien parti. Et la première saison se termine sur un tel suspens...

Netflix est-il intervenu?

Très peu. Netflix nous a dit: "faites ce que vous voulez". Leur politique est de faire confiance. Nous leur avons envoyé le scénario, qu'ils ont annoté à la marge, sans être intrusifs. Ensuite, ils nous ont fait confiance sur le casting. C'est surtout au montage qu'ils sont intervenus. Leur principale demande était d'être plus soft sur les scènes de sexe... Mais ils ne nous ont pas demandé de changer l'histoire pour avoir une plus grande audience, ou plaire à telle ou telle cible, par exemple le public américain. L'important pour eux était que la série soit bonne. 

Quelle est la différence avec la production d'une série pour une chaîne française?

D'abord, c'est beaucoup plus rapide. Moins de trois mois se sont écoulés entre le dépôt de notre scénario et le feu vert. Surtout, Netflix laisse beaucoup plus de liberté. La problématique d'audience est moins centrale pour eux que pour une chaîne française. Enfin, les chaînes françaises sont très frileuses sur les sujets politiques, mis à part Baron noir sur Canal Plus. 

De même, jamais un network américain comme ABC, CBS, NBC ou Fox n'aurait diffusé une série européenne pointue comme Marseille. Heureusement, il y a les chaînes payantes comme Canal Plus, HBO... et les sites comme Netflix, Amazon, Hulu... Ces sites cherchent les meilleurs séries à travers le monde.

Et finalement, cela fait évoluer le goût du spectateur, et ébranle les certitudes des chaînes en clair. France 2 a ainsi récemment diffusé en prime time une série islandaise, ce qui aurait été impensable auparavant.

Comment expliquez-vous la qualité croissante des séries télévisées?

D'abord, une série est un espace de liberté inouï. Cela permet de raconter une histoire étalée sur 8 à 10 heures. C'est très excitant pour les scénaristes, qui depuis un siècle racontaient des histoires en deux heures maximum.

Ensuite, c'est évidemment dû au manque de renouvellement du cinéma, notamment français, qui a abandonné toute une série de genres -le thriller, la science fiction, le fantastique...- pour se limiter aux films d'auteurs et aux comédies plus ou moins réussies. Ce choix réduit rend la télévision plus excitante pour les scénaristes, les réalisateurs, les acteurs... L'idée d'être produit pour Netflix a attiré beaucoup d'acteurs et de techniciens.

Comment voyez-vous l'avenir?

Je pense que les sites finiront par représenter la moitié de l'achat des programmes télé. Aux États-Unis, Netflix et Amazon représentent déjà 6% de l'audience. Mais ils ne cannibalisent pas la télévision traditionnelle. En Grande-Bretagne, Netflix a conquis 5 millions de clients sans nuire à Sky, dont la moitié des abonnés sont aussi chez Netflix. Mais il y a déjà une demi-douzaine d'acteurs: Netflix, Amazon, Hulu, HBO, Starz, Showtime, sans compter Sky et Canal Plus... Tout le monde ne survivra pas.

Quels sont vos projets?

D'abord, The collection, une série qui se passe dans le milieu de la haute couture parisienne en 1947. Le budget est d'environ 20 millions d'euros, financé par Amazon, la BBC et France 3. Ensuite, une série sur une école de danse à Paris, pour laquelle sont en lice Netflix, Hulu et HBO.

Xavier Durringer: "les films politiques ne sont pas dans notre culture"

Xavier Durringer a notamment réalisé en 2011 la Conquête, film racontant l'élection à l'Elysée de Nicolas Sarkozy, interprété par Denis Podalydès. Il témoigne des difficultés à monter le projet:

La Conquête a rencontré plusieurs difficultés. D’abord, faire des films politiques est dans la culture anglo-saxonne ou italienne, mais pas dans la nôtre. Il y a notamment eu très peu de fiction0 sur la guerre d’Indochine ou celle d’Algérie, ou la Françafrique. Ensuite, la Conquête était le premier film qui parlait d’un président en exercice, en donnant les vrais noms. Il y a eu un travail important avec les avocats, pour s’assurer que tout ce qui était dans le scénario était étayé par des livres, des articles…
Canal Plus a pré-acheté le film. Mais les chaînes gratuites étaient frileuses et aucune n’y a mis d’argent. France 2 a acheté les droits une fois le film tourné et présenté à Cannes, et a finalement diffusé le film le 29 mars dernier. Mais la Conquête a fait jurisprudence, et depuis on parle à l’écran des politiques en exercice en donnant leur vrai nom. Il y a eu par exemple un téléfilm sur les rapports entre Chirac et Sarkozy. Et les sujets politiques se sont multipliés depuis quatre ans, avec au cinéma Quai d’Orsay ou l'Exercice de l’Etat, ou la série Baron noir sur Canal Plus.

Jamal Henni, Amélie Charnay et Hedwige Chevrillon