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Comment la famille régnante du Qatar a sauvé Stéphane Courbit

L'homme d'affaires a remboursé 159,25 euros à la famille Bettencourt à la veille de son procès

L'homme d'affaires a remboursé 159,25 euros à la famille Bettencourt à la veille de son procès - Patrick Bernard AFP

L'homme d'affaires a remboursé les Bettencourt grâce à un prêt de 120 millions d'euros d'un groupe hôtelier contrôlé par la famille de l'émir Al-Thani.

Le 23 janvier, un accord a été annoncé entre la famille Bettencourt et Stéphane Courbit. Cet accord prévoit que l'ancien pape de la télé réalité rembourse les 144 millions d'euros apportés en 2011 par Liliane Bettencourt, plus que 15 millions d'euros d'indemnités. Les deux tiers de la somme ont été versés comptant, le dernier tiers étant dû mi-2017.

Où Stéphane Courbit a-t-il trouvé une telle somme? Publiquement, l'homme d'affaires a toujours été très évasif. Un communiqué a juste été publié le 23 janvier portant sur la vente de 10% du capital de Direct Energie. Mais ce paquet d'actions était loin d'être suffisant: vendue à plus de 12 euros pièce, ces actions n'ont rapporté qu'une cinquantaine de millions d'euros.

Des Qataris très discrets...

Stéphane Courbit a, en revanche, donné plus de détails dans des documents remis à la justice. Ces documents indiquent que l'essentiel de la somme (120 millions d'euros) provient d'un emprunt obligataire à un taux élevé: +7,5% par an. Surtout, ces documents révèlent le nom du généreux prêteur: un groupe luxembourgeois baptisé Constellation Hotels Holding Ltd.

Derrière ce groupe se cache la famille Al-Thani qui règne sur le Qatar. Précisément, ce groupe a pour dirigeant le cheikh Hamad bin Jassim bin Jabr Al-Thani. Premier ministre de l'émirat entre 2007 et 2013, c'est le cousin et beau-frère de l'émir Hamad bin Khalifa Al-Thani. Trois autres membres du conseil d'administration de ce groupe appartiennent aussi à la famille Al-Thani.

Discret, le groupe Constellation Hotels Holding ne possède aucun site web. Il a toutefois décrit son activité dans une notification à Bruxelles: être "le véhicule d'investissement d'un groupe familial qatari dans l'hôtellerie et l'immobilier". D'ores et déjà, il a racheté cinq palaces en France: le Grand Hôtel InterContinental à Paris pour 330 millions d'euros, ainsi que quatre hôtels de la Société du Louvre pour 380 millions d'euros: le Martinez à Cannes, le Palais de la Méditerrannée à Nice, l'hôtel du Louvre et le Concorde Lafayette à Paris.

A noter que Stéphane Courbit détient de son côté plusieurs palaces, mais n'a passé aucun accord avec Constellation Hotels dans ce domaine, indique sa porte-parole.

La justice enquête sur des vols en jet privé

Les liens entre Stéphane Courbit et la famille Al-Thani sont anciens, et remontent au moins à 2012. A cette époque, l'ex-pape de la télé-réalité a tenté de créer un fonds d'investissement baptisé Columbia avec son mentor Alain Minc et... Nicolas Sarkozy, comme l'avait révélé Mediapart.

Le fonds souverain de l'émirat, QIA (Qatar Investment Authority), avait promis, via une lettre d'intention, d'investir 200 millions d'euros dans ce fonds, selon Libération

Pour obtenir cette promesse, Nicolas Sarkozy et Stéphane Courbit se sont rendus ensemble en décembre 2012 à Doha pour convaincre l'émir Hamad ben Khalifa Al-Thani. A cette occasion, ils ont utilisé un jet privé payé par Stéphane Courbit. Ce trajet fait partie des trois voyages effectués par Nicolas Sarkozy dont la prise en charge par l'homme d'affaires est actuellement examinée par la justice française dans le cadre d'une information judiciaire pour "abus de biens sociaux, complicité et recel". 

A noter que l'émirat est aussi présent dans l'hôtellerie de luxe via une autre société, Katara Hospitality, qui détient à Paris le Peninsula, le Royal Monceau, et le Buddha Bar, ainsi que le Carlton de Cannes. Mais son actionnariat est différent: Katara Hospitality appartient à Qatar Holding, le fonds souverain de l'émirat. 

Interrogée, la porte-parole de Stéphane Courbit répond: "les fonds ont été réunis via la cession d'une fraction du capital de Direct Energie, ainsi qu'un emprunt obligataire de 120 millions d'euros auprès de Constellation Hôtels Holding, avec l'appui de Deutsche Bank, qui est l'arrangeur et l'agent des sûretés de cet emprunt obligataire."

Douze investisseurs avaient dit non à Stéphane Courbit

En 2010, Stéphane Courbit a cherché tous azimuts des fonds auprès d'investisseurs pour investir dans son groupe actif à la fois dans l'énergie, l'audiovisuel et les paris en ligne. L'instruction a révélé qu'il avait essuyé au moins douze refus avant de convaincre Liliane Bettencourt. 

D'abord, Stéphane Courbit était allé voir personnellement plusieurs grandes fortunes, ou leur family offices: les Decaux, Xavier Niel ou Patrick Abadie (qui fit fortune en revendant 123 Multimedia au japonais Index), a-t-il indiqué lors de l'instruction.

Ensuite, des fonds français ont été approchés, là aussi en vain. Axa Private Equity avait refusé en raison des cash flows encore négatifs (sauf dans l'audiovisuel), et des "perspectives financières incertaines" et "trop risquées pour nous", ont déclaré ses dirigeants lors de l'enquête. Le Crédit Mutuel CIC dit avoir décliné car l'argent levé allait majoritairement non à l'investissement, mais au désendettement et aux actionnaires. 

Stéphane Courbit est alors allé voir des fonds étrangers, sans plus de succès. Les suédois détenant Ikea ont jugé que les jeux en ligne étaient "un investissement dangereux". Le britannique Coller Capital a déploré que l'empire Courbit soit alors "globalement non profitable".  Un autre britannique, Hutton Collins, a jugé "pas suffisant" le niveau d'information sur le groupe.

D'autres refus ont aussi été essuyés de la part de l’américain General Atlantic ou de l’oligarque russe Mikhail Fridman, via son fonds Pamplona. Contactés à nouveau, les fonds américains The Crescent et Highbridge, n'ont même pas donné suite.

Jamal Henni