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Crise économique: faut-il craindre une radicalisation des mouvements sociaux?

Devant la Fonderie de Bretagne à Caudan (Morbihan) le 28 avril 2021

Devant la Fonderie de Bretagne à Caudan (Morbihan) le 28 avril 2021 - Fred TANNEAU © 2019 AFP

Ce mardi, plusieurs cadres de la Fonderie de Bretagne ont été "retenus" par les salariés en colère pour protester contre la vente du site par Renault. Une scène rappelant des précédents chez PSA ou Goodyear. A un an de l'élection présidentielle et dans un contexte économique incertain pour les entreprises affaiblies, ces cas vont-ils se mutilplier? 

C'est un cocktail social explosif qui se prépare. Ce mardi, les tensions à la Fonderie de Bretagne ont rappelé quelques mauvais souvenirs dans les services RH: sept membres de la direction ont été "retenus" jusque dans la soirée par les salariés. Si ces derniers contestent toute "séquestration", la méthode rappelle les évènements à l'usine Goodyear d'Amiens-Nord en 2014, ceux de l'usine de Seine-Saint-Denis PSA en 2012 ou encore ceux de l'usine de Caterpillar à Grenoble en 2009.

Les ingrédients communs: un site en danger, des salariés menacés et un coup de force, de préférence médiatique. "C'est un classique" explique d'ailleurs Jean-François Amadieu, professeur de gestion et spécialiste des relations sociales. "En France, nous avons une culture du conflit et pas de la négociation."

Et si les exemples de "bossnapping", mot-valise (entre "boss" et "kidnapping") utilisé à l'étranger pour décrire la séquestration de patrons, ne sont pas nouveaux, ils risquent surtout de s'amplifier dans les mois à venir, à l'instar d'autres méthodes radicales (la chemise de l'ex-DRH d'Air France s'en souvient encore).

Mur de dettes, vague de faillites

Après une année sous perfusion, les entreprises françaises seront bientôt privées d'aides publiques. Le président de la République le promet: cela ne sera pas brutal. Mais entre les entreprises déjà fragiles avant la crise et celles qui se retrouvent face à un mur de dettes contractées l'année dernière, une vague de faillite menace le pays.  

"Sur douze mois glissant à partir du moment où on va débrancher les mesures de soutiens la sinistralité peut osciller entre 65.000 et 100.000 défaillances d'entreprises" expliquait ce mercredi sur BFM Business François Asselin, président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME). 

Dans un contexte sanitaire et sociétal déjà très agité, ces faillites pourraient relancer les conflits sociaux dans les entreprises. "D'autant que les Français font preuve d'une tolérance hors pair voire d'un soutien vis-à-vis des actions radicales" souligne Jean-François Amadieu.  

"Plus vous êtes transparent, mieux c'est accepté"

Et, n'en déplaise aux entreprises, c'est souvent un coup de poker gagnant pour les salariés menacés. "S'ils le font, c'est parce que cela fonctionne. La plupart du temps, ils obtiennent davantage qu'espéré" poursuit le sociologue. 

Mais ces coups de force cachent "un tas de dossiers qui se passent bien" assure de son côté Benoît Serre, vice-président de l'association nationale des directeurs de ressources humaines. "On sait gérer des crises sans générer des tensions". 

C'est d'ailleurs l'enjeu des prochains mois. "Plus vous êtes transparents, mieux c'est accepté" poursuit-il. "L'enjeu, c'est la transparence et l'anticipation par exemple en passant des accords avec des organismes de formation" pour assurer le reclassement.

Voilà pour la théorie. Pour la pratique, c'est forcément plus compliqué. "Il ne faut évidemment pas laisser le rapport de force s'installer, surtout dans les grands groupes, car vous finirez par donner une prime au conflit" juge Jean-François Amadieu. "Mais en réalité, les salariés vont rapidement mobiliser les élus locaux pour tenter d'obtenir une solution." Dans le cas de la Fonderie de Bretagne, le président de la région et celui de l'agglomération de Lorient sont montés au créneau. En attendant le gouvernement qui espère jouer les sauveurs… 

La campagne présidentielle comme mégaphone

Car la période s'annonce cruciale. "Ce qu'on redoute, c'est une instrumentalisation politique. Avec la présidentielle, ça va être pire que tout" grince Benoît Serre. En 2012, le sort de l'usine d'ArcelorMittal à Florange était au cœur de la bataille Hollande/Sarkozy. En 2017, c'est le site de Whirpool à Amiens qui était au centre de toutes les attentions. Et des résultats décevants dans les deux cas pour les salariés… 

Mais après cette année 2020 marquée par des plans de subventions et de prêts à tous les secteurs (notamment industriels) touchés par la crise, le gouvernement aura beau jeu de mettre les entreprises face à leurs responsabilités pour éviter la casse sociale. C'est en tout cas son espoir.

Thomas Leroy Journaliste BFM Business