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Pourquoi les pauvres ne devraient pas tant craindre la ruée des bobos

L'ancien quartier populaire de Soho à Londres est avec Williamsburg à New York ou Bastille à Paris un haut lieu de ce qu'on appelle la gentrification.

L'ancien quartier populaire de Soho à Londres est avec Williamsburg à New York ou Bastille à Paris un haut lieu de ce qu'on appelle la gentrification. - Wikimedia

Une étude américaine montre que la gentrification des quartiers populaires, loin de se faire au détriment des ménages modestes, pourrait leur être profitable. Mais sous certaines conditions.

Les riches font-ils fuir les pauvres? C'est ce que les sociologues avaient tendance à penser lorsqu'une population aisée s'appropriait un quartier populaire. Ils ont même créé un terme: gentrification. Un phénomène d'embourgeoisement urbain bien connu des habitants des grandes villes. A Paris par exemple, le Marais est souvent cité en exemple. Dans ce quartier du centre de la capitale qui était insalubre dans les années 60, une population aisée s'est implantée à partir des années 80. Et la réhabilitation qui a suivi a fait grimper les prix de l'habitat, faisant fuir les classes populaires. 

La gentrification serait donc un phénomène néfaste pour les classes populaires. Pas si sûr. Selon une étude réalisée aux Etats-Unis par la banque régionale de Philadelphie, le phénomène pourrait aussi être profitable aux habitants historiques de ces quartiers réhabilités. Elle a étudié pour ce faire l'évolution de peuplement d'un quartier en voie de gentrification de Philadelphie entre 2002 et 2014. 

Plus d'emplois et moins de criminalité

Et que ressort-il de cette étude? Que les départs de populations pauvres du quartier ne sont pas plus importants que ceux de quartiers restés populaires. Sur la période étudiée, les ménages les moins aisés auraient donc plus tendance à fuir des quartiers pauvres que ceux qui ont été réhabilités. 

Car l'embourgeoisement serait bénéfique pour les résidents à bas revenus sur au moins quatre points:

- Elle offrirait de nouvelles possibilités d'emploi avec l'ouvertures de nouveaux commerces ou dans la bâtiment avec la réhabilitation. 

- Elle entraîne une baisse de la criminalité. 

- La hausse du prix des logements qui l'accompagne profite aux résidents propriétaires de leur bien.

- Et enfin elle permet aux résidents d'améliorer leur capacité à contracter des crédits et donc leur pouvoir d'achat (les Américains ont un système de score pour obtenir des crédits).

Au final, conclut Lance Freeman, professeur d'urbanisme à l'université américaine Columbia, "il apparaît que lorsqu'un quartier s'embourgeoise, il n'y a pas nécessairement d'importants déplacements de populations car elles profitent elles aussi du quartier."

Et pourquoi c'est différent en France?

Mais si ce phénomène a été observé à Philadelphie ainsi que dans d'autres grandes villes américaines, est-ce le cas aussi en France? C'est moins évident... pour une raison essentiellement liée à l'urbanisme. Aux Etats-Unis, les villes sont plus vastes et la gentrification passe principalement par la construction de logements neufs alors qu'en France elle fait suite à la réhabilitation de vieux bâtiments. Et ces différences de situations ont des conséquences très importantes comme le décrit au site Atlantico Laurent Chalard, géographe consultant:

"Aux Etats-Unis, la population des quartiers en cours de gentrification augmente fortement, du fait de l’arrivée de nouvelles populations plus aisées dans des quartiers désertés qui viennent s’ajouter à celles plus pauvres déjà présentes, alors qu’en France, la population augmente beaucoup plus légèrement, ce qui sous-entend que les populations aisées ont tendance à remplacer des populations plus pauvres lorsqu’elles s’installent dans ce type de quartier." 

Les locataires pauvres des quartiers populaires français finissent donc par partir et, à la différence de l'exemple américain, on observe peu de mixité sociale dans ces quartiers nouvellement enrichis.

Que faudrait-il alors pour qu'en France aussi la gentrification d'un quartier profite également aux ménages modeste qui y résidaient avant? D'abord construire massivement des logements dans les centres urbains quand cela est possible. Ce que d'ailleurs l'Etat encourage. Et favoriser ensuite le maintien d'un parc locatif social important dans les quartier en voie de réhabilitation. Même si ces mesures ne sont pas toujours très populaires du côté des nouveaux résidents...

Frédéric Bianchi