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Benoît Sineau (OuiCar): « Il ne faut jamais rien lâcher ! »

Benoît Sineau veut faire basculer Ouicar dans "la mobilité du quotidien".

Benoît Sineau veut faire basculer Ouicar dans "la mobilité du quotidien". - Crédit photo : Ouicar

OuiCar, l’un des deux gros acteurs, en France, du partage de voitures entre particuliers, lance fin mai une toute nouvelle version de son site, pour accélérer. PDG depuis 18 mois, Benoît Sineau pilote cette transformation en profondeur. Portrait.

Benoît Sineau pilote OuiCar comme il barre ses bateaux. Et quand ce passionné de voile parle de sa stratégie d’entreprise, il utilise le lexique du marin. Après dix-huit mois de travail d’équipe, il s’apprête à lancer à la fin de ce mois une toute nouvelle version du site : « On a complètement refondu notre technologie, qui datait de 2007, raconte-t-il. Installé dans un petit salon des locaux parisiens de OuiCar, où trône aussi une table de ping-pong, il poursuit, enthousiaste : « On bascule vers un modèle dernier cri pour accélérer le cycle de développement et d’innovation... Fin mai, il n’y aura plus une seule ligne de code de l’ancien site! »

Dans un secteur en plein « chaos », cette refonte était incontournable. Benoît Sineau veut faire évoluer le positionnement de OuiCar « dans la mobilité du quotidien », pour que les usagers louent des voitures pour des petits trajets de tous les jours comme ils le font aujourd’hui pour des week-ends par exemple. La société, aussi, est en pleine transition, puisqu'elle est en train d'évoluer du stade de start-up à celui de scale-up.

Choix tactique 

Alors forcément, ces dix-huit derniers mois ont été un peu agités. Notamment pour la cinquantaine de salariés, qui sont au coeur de ces mutations. « C’est toujours dur les refontes, explique le dirigeant, parce qu’on est obligés de demander un peu de patience à une partie de l’équipe… Il faut apprendre la résilience, à faire un peu le dos rond, à se projeter dans le coup d’après et à prendre des risques… Cela ne plaît pas à tout le monde. Et puis il y a aussi les gens qui ne se retrouvent pas dans la phase de structuration de l’entreprise ». Il y a eu des départs, qui avaient été « anticipés », assure t-il. « C’était un vrai choix tactique et stratégique, on savait qu’on allait perdre certaines personnes ». Convaincu du besoin de faire entrer dans l’équipe des profils plus expérimentés, pour accompagner le développement du groupe, Benoît Sineau « séniorise » les effectifs.

Et cela finit par payer, se réjouit-il, en utilisant une analogie maritime: « On n’a pas forcément pris le bord rapprochant, mais derrière, on met le spi et on y arrive, donc on est assez excités ». En d’autres termes : « La route la plus courte n’est pas forcément la ligne droite » et les options prises ces dix-huit derniers mois, aussi complexes qu’elles aient pu paraître, ont été bonnes. OuiCar, résume Benoît Sineau est de retour dans l’« hypercroissance », avec plus d’une location par minute. Recruté en 2013 pour épauler la fondatrice Marion Carrette, en tant que directeur général, il est devenu président directeur général début 2018, quand elle a pris la décision de s’installer à Marseille, auprès de sa famille.

« Accepter de planter des boîtes »

Originaire de Sarthe, ingénieur de formation, Benoît Sineau est diplômé de l’ENSTA, mais aussi d’HEC Entrepreneurs et de la Harvard Business School. Après des premières expériences professionnelles chez Altran, AT Kearney, Dell et de premiers pas aux Etats-Unis, notamment pour lancer SmartBox USA, il a créé une plateforme de réservation de loisirs sur internet, happytime.com, qui n’a pas survécu à la crise financière de 2009.

« Si vous voulez être entrepreneur, il faut accepter de planter des boîtes », martèle Benoît Sineau, 48 ans, convaincu que cette expérience l’a aidé pour la suite, en lui apprenant à anticiper et à « jouer trois coup après ». Il s’explique: « On est souvent tentés de faire appel à des solutions séduisantes à court terme, mais on le paie toujours à moyen terme! On est tellement sous pression qu’il est parfois difficile de faire comprendre aux équipes qu’il faut voir plus loin. Il est important de savoir gérer l’effort, comme en voile ».

"Take the stand"

Troisième de la Mini* Transat, en 2017, en solitaire, Benoît Sineau aime aussi naviguer en équipage et accorder les talents, avec un mot d’ordre : « on ne lâche rien ». Il raconte ce déclic, qui a changé sa façon d’appréhender les défis: « Avant la Mini Transat de 2017, j’avais déjà tenté deux fois de la faire, mais il y avait toujours une bonne raison de ne pas y aller… J’avais un côté un peu premier de la classe. Ce qui a changé, finalement, c’est que j’ai voulu la faire, quoiqu’en pensaient les autres. Au fond, en essayant de faire un peu tout, on ne fait rien de bien… il faut savoir sauter et écouter ses tripes, « take the stand » (« prendre la barre »), comme ils disent ! Whatever it takes! »

Marion Carrette, se dit bluffée par le côté « combatif » de Benoit Sineau. « Il ne lâche rien, jamais, dit-elle. Il est bon en tout. C’est le genre de mec qui fait aussi bien du kitesurf, que du snowboard, que du bateau…». Elle décrit aussi quelqu’un de « très analytique, qui calcule tout pour trouver des solutions et qui ne laisse rien au hasard ». La fondatrice de OuiCar est restée au board de la société et elle échange plusieurs fois par semaine avec son successeur, en qui elle assure avoir « toute confiance pour mener le bateau ».

Les prochaines étapes, ce sera l’ouverture de nouveaux marchés : l'Espagne, d’ici la fin de cette année, puis l'Europe du nord, courant 2020. On lit que la SNCF, actionnaire majoritaire, compte se désengager. « Se désengager » n’est pas le bon terme, corrige Benoît Sineau, qui confirme en revanche qu’il est prévu que le capital soit rouvert, pour y faire entrer de nouveaux investisseurs, qu'il accueillera « à bras ouverts » ! Sur les difficultés du secteur, qui se consolide, avec le rachat de Drivy par l’américain Getaround, mais aussi les râtés de Zipcar ou de Koolicar… il répond, toujours aussi calme : « On a oublié que les premiers mois d’Airbnb avaient été très compliqués. On est, parmi tant d’autres, une petite partie de la solution globale ».

Plus régate que croisière en paquebot 

Très à l’aise dans le « chaos monumental de ce secteur », ce père de deux enfants de 13 et 9 ans, dans une famille recomposée, mesure « le changement de mentalité assez profond » qui arrive avec la nouvelle génération. « Bien malin celui qui pourrait dire ce qu’il va se passer dans cinq ans dans la mobilité, sourit Benoît Sineau. Il y a des chances pour que l’on continue de s'amuser encore beaucoup ! »

Plus régate que croisière en paquebot, il s'amusera, en tous cas, tant qu’il y aura du sport: « Je pense que je ne suis pas forcément le gars pour diriger OuiCar quand il y aura trois cent personnes et que ce sera très installé, explique t-il. Moi j’aime les phases de construction, où ça bouge, où il y a de l’incertitude, de la volatilité... Parce que c’est là, aussi, qu’il y a de la créativité, et ça, j’adore ça! » Après avoir fêté le nouveau site de OuiCar, début juin, dans la foulée de sa mise en ligne, Benoît Sineau a déjà prévu de faire le plein d'« incertitude, de mouvement et de créativité », sur l'eau, dans le cadre de la Mini Fastnet, en double.

*Les Mini 6.50 sont des voiliers de course de 6,50 mètres.