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Entre assureurs et commerçants, la "guerre de tranchées a démarré"

Une transaction sur trois se réalise en coiffure, boulangerie, débit de boisson et restauration mais cette dernière activité a marqué en 2015 un net repli sur un an (-11% en restauration traditionnelle).

Une transaction sur trois se réalise en coiffure, boulangerie, débit de boisson et restauration mais cette dernière activité a marqué en 2015 un net repli sur un an (-11% en restauration traditionnelle). - Miguel Medina-AFP

Après les tensions du premier confinement, les assureurs ont lancé une vague de résiliation, provoquant la colère des fédération de commerçants.

Les relations entre assureurs et commerçants, déjà abîmées par la non-indemnisation des pertes de revenus liées au premier confinement, menacent de se tendre un peu plus. En cause: une vague massive de renégociations des contrats pour durcir les conditions.

Michael Fox, PDG du groupe Lieux d'Emotions, qui regroupe des restaurants et des salles d'événements, est "très remonté" contre les assureurs.

Fin septembre, son assureur Allianz l'informe de la résiliation de son contrat pour début février. Il avait pourtant signé quelques semaines auparavant un avenant excluant explicitement le risque de pandémie.

Et il l'assure, dans la profession, ils sont nombreux à avoir reçu un tel courrier, témoignant selon lui d'un "état de panique" du secteur de l'assurance.

Sollicité, Allianz n'a pas répondu à l'AFP.

La situation actuelle, qualifiée de "grosse cacophonie" par un expert souhaitant conserver l'anonymat, n'est que la suite logique du conflit qui a émergé au printemps entre certains restaurateurs et leurs assureurs.

Alors que ces derniers n'avaient jamais prévu de couvrir une pandémie, la rédaction de certains contrats s'est avérée ambiguë, et nombre d'assurés sont allés en justice, obtenant des jugements variés. 

Selon Dominique Laboureix, secrétaire général de l'ACPR, le régulateur du secteur qui a examiné au printemps "plusieurs centaines de contrats" d'assurance couvrant les pertes d'exploitation, "93% des contrats sont absolument clairs et ne couvrent pas le risque de type pandémie", 3% le couvrent et 4% sont dans une "zone grise". Ces derniers doivent être clarifiés, a-t-il récemment demandé.

L'ACPR "a dit qu'il fallait clarifier", pas "exclure", souligne toutefois David Gierski, directeur dommages du courtier international Gras Savoye Willis Towers Watson.

Néanmoins, un second acteur a poussé les assureurs vers la fermeté: les réassureurs, c'est-à-dire ceux qui assurent les assureurs.

Courant septembre, Florence Lustman, présidente de la Fédération française de l'assurance, s'en est expliquée dans une tribune.

"La situation que nous traversons conduit déjà des réassureurs - sans qui les assureurs ne peuvent pas gérer les risques majeurs - à exclure la pandémie explicitement de tous leurs contrats et dans le monde entier. Le message est on ne peut plus clair : les assureurs ne peuvent pas prendre seuls le risque de couvrir les dommages économiques engendrés par une pandémie ou par tout autre risque de même ampleur", a-t-elle justifié.

"Il y a déjà assez peu de sentiments avec les assureurs, mais avec les réassureurs, il n'y en a pas du tout", commente auprès de l'AFP Bertrand de Surmont, président de Planète CSCA, le syndicat des courtiers.

Sous cette double pression, les assureurs ont donc envoyé des milliers de courriers pour renégocier la rédaction des contrats et exclure, entre autres, la pandémie des contrats de perte d’exploitation sans dommage. Tout refus de souscrire aux nouvelles conditions entraînant une résiliation, comme la loi le permet à la date anniversaire.

Problème, "certains assureurs en ont profité pour exclure tout ce qui est fermeture pour manifestations de gilets jaunes, cyberattaque, pour parfois diminuer le plafond de garantie ou augmenter les franchises", explique M. de Surmont.

"Assez vite, on s'est rendu compte que ce n'étaient plus des avenants mais presque des nouveaux contrats", ajoute-t-il.

Des modifications qui passent d'autant plus mal que de nombreux indépendants sont exsangues du fait de la crise sanitaire et économique.

"Quand vous annoncez à un client qu'il va payer le double de prime pour moins de garanties, c'est un exercice assez délicat", fait remarquer le courtier David Gierski.

Si la démarche est "compréhensible" techniquement, elle n'en est pas moins "brutale", regrette de son côté M. de Surmont, inquiet de voir certains commerçants ne plus s'assurer malgré l'obligation légale de le faire sur certains risques.

Dans l'hôtellerie-restauration, l'Umih, principal syndicat du secteur, a annoncé fin octobre avoir lancé un appel d'offres pour créer avec une compagnie d'assurances une police adaptée au secteur et avec une couverture des pertes d'exploitation en cas de fermeture due à une pandémie.

Pour l'entrepreneur Michael Fox, "la guerre de tranchées a démarré", et ce, malgré les gestes des assureurs, estimés à 3,8 milliards d'euros depuis le début de la pandémie.

T.L avec AFP