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Comment le Brexit a fait de Michel Barnier une "star" à Bruxelles

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PORTRAIT - L'ex-ministre des Affaires Étrangères de Jacques Chirac n'est jamais parvenu à s'imposer comme une personnalité politique de premier plan en France où le microcosme parisien l'a souvent perçu comme un "fade provincial". Ses talents de négociateur ont changé la donne depuis que l'UE l'a désigné Monsieur Brexit.

Loin du tumulte politique qui a agité le Royaume-Uni ces dernières années, c’est au Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles, que l’essentiel s’est joué. Plus précisément, au cinquième étage de l’aile Charlemagne, là où Michel Barnier, fraîchement nommé négociateur en chef de l’UE sur le Brexit, a posé ses valises fin 2016.

Après des mois de tractations dans les coulisses de la Commission et un accord conclu à l’arraché avec les Britanniques en octobre, le Français de 69 ans rempile. Il s’attellera dès le mois de mars à négocier les termes de la relation future entre Londres et Bruxelles. Un mandat supplémentaire qui viendra garnir un CV déjà bien rempli.

Il faut dire que le parcours de Michel Barnier a de quoi faire pâlir bien des politiques qui ont entamé leur carrière au siècle dernier. Nommé ministre de l’Environnement (1993) sous Mitterrand, aux Affaires européennes (1995) puis aux Affaires étrangères (2004) sous Chirac, le natif de La Tronche (Isère) occupera également le ministère de l’Agriculture et de la Pêche sous Sarkozy (2007). Un dernier poste gouvernemental dont il se dit "fier" encore aujourd’hui, et qu’il qualifie de "passionnant" quoique "difficile".

Mais c'est à Bruxelles qu'il s'imposera réellement comme une personnalité politique de premier rang. À l'image d'un Jacques Delors. En 1999 d'abord, lorsqu'il fût nommé commissaire européen à la Politique régionale. Puis en 2010, en tant que commissaire européen au Marché intérieur et aux services. Et enfin en 2016 quand il devint négociateur en chef du Brexit. 

Travail d'équipe

Une ascension que Michel Barnier ne réalise pas en solitaire. Partout où il passe, il prend soin de s’entourer de gens de confiance. "Il s’appuie d’abord sur un réseau très fiable d’anciens collaborateurs avec lesquels il se fait un point d’honneur d’entretenir les liens. Cela lui permet non seulement de solliciter des personnes avec lesquelles il a déjà travaillé et qu’il n’a jamais perdues de vue, mais aussi de bénéficier des conseils et recommandations de ces anciens collaborateurs pour trouver de nouveaux conseillers", explique Arnaud Danjean, député européen et ancien conseiller de Michel Barnier au Quai d’Orsay.

C’est en restant fidèle à cette même méthode que Michel Barnier, en tant que négociateur en chef du Brexit pour l’UE, a constitué la "UK Task Force" à Bruxelles. Cette équipe, passée de 34 membres à une soixantaine et dont la moyenne d’âge n’excède pas 40 ans, se compose de spécialistes de 18 nationalités différentes. "C’est quelqu’un qui a de la reconnaissance pour ceux qui travaillent avec lui", se souvient Michel Dantin, maire de Chambéry et ancien collaborateur de Michel Barnier au Ministère de l’Agriculture.

Un avis partagé par Olivier Guersent, directeur général des services de la concurrence de l’Union européenne. En 2009, alors qu’il vient d’être nommé par Michel Barnier au poste clé de chef de cabinet, il est victime d’un grave accident de moto. Conscient que son rétablissement prendra plusieurs mois, il remet logiquement sa démission au commissaire, qui la lui refuse. "Votre adjointe va assurer l’intérim. On va attendre que vous reveniez", lui a-t-il rétorqué.

Quelques mois plus tard, Olivier Guersent était de retour en fauteuil dans les couloirs de la Commission. S’il juge que la décision de refuser sa démission "n’était pas raisonnable", il assure avoir été "boosté" par cette démonstration de "loyauté".

Européen, patriote et… Savoyard

Bruxelles était sans doute un passage obligé pour celui qui a toujours fait de l’Europe l’un des piliers de son engagement. "On peut être patriote et Européen" aime-t-il répéter. "Il ne voit pas d’incompatibilité entre l’enracinement national et la promotion d’une Europe plus forte. Sa position n’a jamais varié de cette conviction", souligne Arnaud Danjean.

D’ailleurs, son attachement à la construction européenne ne lui a jamais fait oublier ses racines qu’il revendique régulièrement en mettant en avant son "tempérament de montagnard". Car c’est en Savoie que Michel Barnier s’est forgé une conscience politique. Dès ses 14 ans, il milite pour le Général de Gaulle à Albertville lors des élections présidentielles de 1965. Aujourd’hui encore, une photo du fondateur de la Ve République serrant la main du chancelier Konrad Adenaueur à l’Élysée trône dans son bureau bruxellois.

Cet engagement précoce se confirmera quelques années après. En 1973, il devient, à 22 ans, le plus jeune conseiller général de France, cinq ans après le plus jeune député de France et enfin le plus jeune président de Conseil général en 1982. "C’est dans une Savoie de centre-gauche et de gauche qu’il conquiert de haute lutte ses premiers mandats. […] La Savoie, c’est la marque de fabrique", poursuit Arnaud Danjean.

Et Michel Barnier y a laissé son empreinte. Notamment en menant à bien, aux côtés du champion de ski Jean-Claude Killy, la candidature d’Albertville aux Jeux Olympiques de 1992. "C’est lui qui a modernisé le département en préparant les Jeux", affirme Michel Dantin. 

"Bosseur"

Michel Barnier revient régulièrement en Savoie mais prend soin de s'y faire discret. Car le négociateur français n’est pas du genre à se mettre en avant. "C’est quelqu’un de sérieux, rigoureux, sobre et qui n’est pas expansif", précise Arnaud Danjean. Ses proches le décrivent comme un homme pragmatique, appliqué, voire perfectionniste qui "prend les choses très au sérieux" et "qui ne laisse rien au hasard". Il est "exigeant avec ses collaborateurs comme il l’est au premier chef avec lui-même. On ne peut donc pas dire qu’il est facile de travailler avec lui, mais dès lors qu’on intègre ce souci d’exigence et de rigueur maximales, ça se passe bien", ajoute le député européen. 

À la Commission, Michel Barnier ne compte pas ses heures et enchaîne réunions et déplacements. "C’est un bosseur", renchérit Olivier Guersent. "Son secret: il fait du sport tous les jours, il mange sain et ne boit pratiquement pas d'alcool. Il a une hygiène de vie qui lui permet d’avoir cette énergie". Excursion en mer avec des pêcheurs danois inquiets du Brexit, visite d’une usine Skoda en Tchéquie, déplacement annuel au Salon de l’Agriculture… Celui qui se dit plus "politique que technocrate" est décrit comme un homme de terrain par ses plus proches collaborateurs. À cet égard, il met un point d’honneur à se rendre chaque semaine dans une à deux capitales européennes.

Et lorsqu’il n’est pas à la tâche, en général le samedi après-midi et le dimanche, Michel Barnier, père de trois enfants et grand-père, passe l’essentiel de son temps libre auprès de ses proches. Pas d’extravagance donc. Au point que certains l’ont parfois dépeint comme un homme distant et austère. Presque ennuyant. "Michel n’est pas un homme d’humour", reconnaît Michel Dantin. Mais "avec l’âge, il le manie davantage", tempère-t-il. 

Rester en retrait

C’est sans doute en raison de ces traits de caractère peu communs dans ce milieu si particulier que Michel Barnier n’est jamais parvenu à s’imposer sur le devant de la scène politique française. Et ce, malgré des postes à haute responsabilité. "Sa personnalité n’a pas toujours été très appréciée à Paris. On lui a reproché sa voix qui ne portait pas assez, une manière de faire de la politique trop rigoriste", reconnaît Michel Dantin. Et de poursuivre: "Mais c’est un homme de conviction. Il n’est pas là pour faire de l’esbroufe. Il fait ce qu’il dit et dit ce qu’il fait".

Même son de cloche du côté d’Olivier Guersent qui voit en Michel Barnier "un politicien atypique". "À Bruxelles, c’est une star, alors qu’en France, il a toujours eu une image de type lisse, un peu fade. […] À Paris, on le qualifie facilement de ‘provincial’ mais pour lui c’est plus une qualité qu’autre chose", confie-t-il.

Pour Arnaud Danjean, c’est cette volonté de rester en retrait en permanence, d’éviter la polémique et le conflit, qui n’a pas toujours été bien perçue dans le microcosme parisien. Michel Barnier "n’a jamais fait de concession sur certains principes: pas de surexposition de sa vie personnelle, pas de concours de ‘petites phrases’, pas de vacheries sur les autres répandues dans les journaux, pas de billard à trois bandes pour essayer de décrocher un poste…". Ainsi l’ancien ministre des Affaires étrangères a-t-il pu passer pour une personnalité "rasoir ou démodée dans un univers ou être retors, cynique ou flamboyant sont des qualités romanesques adorées par les médias politiques".

Chef du Brexit

Fervent défenseur de l’UE, Michel Barnier se dit capable de parler d’Europe "avec passion". Mais sur le dossier sensible du Brexit, il s’efforce de ne laisser paraître "ni émotion ni passion". Il tient en revanche à jouer la carte de la transparence en rendant régulièrement des comptes à chacun des États membres sur l’avancée des négociations. Ses proches ne tarissent pas d’éloges sur sa méthode: "À Bruxelles, il est apprécié pour le sérieux de son travail. […] Il a toujours veillé à associer toutes les parties prenantes. Le bloc des 27 a tenu grâce à lui", souligne Michel Dantin. "Avec le Brexit il a pris une autre dimension parce que personne ne pensait qu’on pouvait réussir la négociation comme cela", observe de son côté Olivier Guersent.

Certes, le négociateur n’a plus le statut de Commissaire. Mais dans les couloirs de la Commission, il est considéré comme tel. Parce que "son engagement européen est constant, ce qui est rare pour un Français. Il n’a pas fait qu’une ‘pige’ à Bruxelles. Il n’a pas considéré un mandat de commissaire comme un pis-aller dans sa carrière politique", assure Arnaud Danjean. "Quand il venait dans l’hémicycle avec un statut de haut-fonctionnaire, […] il était plus applaudi que la plupart des commissaires", se souvient également Michel Dantin.

Outre-Manche, Michel Barnier n’a pas toujours joui d’une image aussi flatteuse. Après sa nomination en tant que commissaire européen au Marché intérieur, il a été présenté par certains médias britanniques comme "l’homme le plus dangereux en Europe". Aujourd’hui, il suscite toujours le rejet d’une partie des électeurs pro-Brexit qui l’accusent d’avoir voulu ralentir le processus de retrait. La Commission européenne aurait néanmoins reçu près de 15.000 lettres de citoyens britanniques, dont certaines tenaient à remercier le Français pour son sens de la diplomatie durant la phase de négociations.

Rendez-vous manqué

Expérimenté et très respecté à Bruxelles, Michel Barnier a un temps été pressenti pour succéder à Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne. "Il n’aurait eu aucune difficulté à se faire élire Président", croit savoir Michel Dantin. Mais difficile pour un Français d’obtenir le poste suprême sans être appuyé par Emmanuel Macron. Pour avoir son soutien, Michel Barnier aurait dû quitter le groupe politique PPE et rejoindre celui du chef de l’État, à savoir Renew, au Parlement européen.

Une forme de trahison à laquelle Michel Barnier n'était pas prêt. Sans surprise pour Olivier Guersent: "Ce n’est pas à 70 ans qu’il va retourner sa veste". "Il n’a pas voulu prêter allégeance à Macron" en quittant le PPE. "Macron s’est tiré une balle dans le pied", estime pour sa part Michel Dantin.

Pour le député Arnaud Danjean, "il aurait profondément mérité de devenir président de la Commission européenne". Avant de conclure: "Les dirigeants européens, Macron et Merkel surtout, ont fait une gravissime erreur en ne le proposant pas à ce poste. Il en a souffert mais il regarde toujours devant lui et ne s’arrête jamais à des déceptions personnelles, qu’il ne montre d’ailleurs jamais".

Paul Louis