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Fed, BCE... les banques centrales sont de moins en moins dirigées par des économistes et c'est inquiétant

Christine Lagarde a été nommée à la présidence de la BCE.

Christine Lagarde a été nommée à la présidence de la BCE. - Mohd RASFAN / AFP

Les dirigeants européens ont choisi de nommer Christine Lagarde à la tête de la BCE. Tout comme l'actuel patron de la Fed aux États-Unis, elle n'est pas économiste. Cette tendance grandissante à désigner des non-spécialistes fait naître des préoccupations sur leur capacité à gérer la prochaine crise, et surtout à résister aux pressions politiques.

Les tractations se sont faites dans la douleur, mais ils y sont parvenus. Après 48 heures de marchandages, les Européens ont finalement pris leur décision: la Française Christine Lagarde, jusqu'à présent directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) va prendre la tête de la Banque centrale européenne (BCE). Elle succédera à Mario Draghi, qui quittera ses fonctions le 31 octobre, et deviendra la première femme présidente de l'institution monétaire. Si le nom de l'ex-ministre des Finances de Nicolas Sarkozy circulait parmi les potentiels prétendants, sa nomination n'en reste pas moins une surprise. Elle-même ayant écarté cette éventualité à plusieurs reprises dans la presse.

Le changement majeur est que Francfort n'aura plus d'économiste à sa tête. La politique monétaire étant considérée comme un champs particulièrement complexe et surtout technique, un scientifique ou une personne avec une expérience des banques centrales est par coutume choisie pour occuper le poste. La condition est d'ailleurs inscrite dans les traités européens. Certes, sa stature internationale et son expérience des crises à Bercy comme au FMI font que Christine Lagarde est largement qualifiée pour le poste, mais contrairement à Mario Draghi, elle n'est pas une économiste. 

Les Européens ne sont pas les seuls à rompre avec cet usage. Donald Trump a choisi de nommer fin 2017 un juriste à la tête de la Federal Reserve (Fed), Jerome Powell, au lieu de renouveler le mandat de Janet Yellen, pourtant une économiste renommée.

Le choix de la continuité

À court terme, un tel changement n'a pas de grande incidence. Déjà membre du board de la Fed, Jerome Powell n'avait jamais contredit les décisions de Janet Yellen. Depuis qu'il est en fonction, il poursuit la normalisation de la politique monétaire dans la continuité de son prédécesseur. 

Pour Christine Lagarde, il est plus difficile de savoir avec précision quelle est sa sensibilité sur les questions de politique monétaire, tant elle les a peu abordées publiquement dans sa carrière. Néanmoins, elle s'est déjà prononcée pour l'usage d'outils non-conventionnels et a soutenu le lancement du programme d'achat d'actifs, le fameux quantitative easing dans le jargon financier, initié par Mario Draghi en 2015. Les marchés la classent ainsi du côté des "dovish", les "colombes" en faveur d'une politique monétaire plus souple. Elle devrait donc s'inscrire, au moins dans les premiers temps, dans la lignée de l'Italien, qui lui a d'ailleurs préparé le terrain lors de son discours à Sintra mi-juin, en ouvrant la voie à une prochaine baisse des taux directeurs.

Auront-ils la créativité des économistes en temps de crise?

En revanche, à plus long terme, le manque de maîtrise approfondie en économie monétaire pourrait s'avérer délicat. Considérant que les blessures infligées par la crise de 2008 à l'économie américaine étaient plus profondes qu'on ne le pensait, Janet Yellen a mis en place une stratégie de la "high pressure economy", repoussant au maximum la remontée des taux malgré un chômage bas. Résultat, l'inflation n'a pas explosé et l'historique période d'expansion américaine se poursuit.

Pour l'instant, les décisions de Jerome Powell sont "data-driven", autrement dit pilotées selon l'évolution des données économiques: comme le chômage, l'inflation et la croissance. Que se passera-t-il si une crise frappe les États-Unis? Aura-t-il la clairvoyance d'analyse de Janet Yellen pour mettre en place une stratégie solide?

La question se pose aussi pour Christine Lagarde, qui doit assumer l'imposant héritage de Mario Draghi, auteur du fameux "whatever it takes", "nous ferons tout ce qui est nécessaire" pour sauver la zone euro. Pour faire face à la crise de 2010, l'Italien est complètement sorti du cadre habituel de la BCE, en baissant les taux et en lançant un programme d'achat d'actifs.

Si la zone euro devait affronter une nouvelle crise dans les années à venir, "il manquera [à Christine Lagarde] la créativité de son prédécesseur", estime l'éditorialiste de Bloomberg Ferdinando Giugliano. "Elle ne sera pas d'une grande aide" pour mettre en place une nouvelle stratégie ou de nouveaux outils, renchérit Christopher Dembik chef économiste chez Saxo Banque.

Stratégiste chez Pictet Wealth Management, Frederik Ducrozet estime qu'une crise serait certes "un gros test" pour Christine Lagarde, mais ce serait de toute façon "une autre paire de manches pour n'importe qui", nuance-t-il. Quoi qu'il en soit, la Française pourra s'appuyer sur "des pointures" notamment le chef économiste Philip Lane et le chef des opérations de marché, un compatriote, Benoît Cœuré. Ce dernier s'est forgé une stature importante dans l'équipe de Mario Draghi, mais son mandat se termine à la fin de l'année. La question de sa succession sera très importante.

L'indépendance des banques centrales en danger?

En ne nommant plus d'économistes à leur tête, le grand danger est surtout d'affaiblir l'indépendance des banques centrales. Habituellement, lorsqu'il entre en fonction, le président des États-Unis choisit de renouveler le mandat du patron de la Fed, une garantie du maintien de l'indépendance de l'institution vis-à-vis du politique. Donald Trump a rompu avec cette coutume, en nommant Jerome Powell, membre comme lui du Parti républicain, alors que Janet Yellen est démocrate. Depuis, le locataire de la Maison Blanche ne cesse de lui mettre la pression pour qu'il baisse les taux.

Avant la nomination de Christine Lagarde, l'Espagnol Luis de Guindos, ancien ministre de l'Économie de Mariano Rajoy, a été nommé vice-président de la BCE. Pour la première fois, le duo à la tête de l'institution européenne ne comprend pas au moins un économiste. Au sein de l'Eurosystème, les nouveaux gouverneurs de la Banque de Finlande et de la Banque de Slovaquie sont également d'anciens ministres. "La préoccupation grandissante est que les politiques ont compris que la BCE est une institution puissante et ils veulent que ce pouvoir soit occupé par des personnes qui sont plus sensibles à leurs pressions", pointe Ferdinando Giugliano.

"L'indépendance de la BCE est probablement moins à risque que celle de la Fed ou de la Banque d'Angleterre, notamment parce qu'elle est inscrite dans les traités", tempère Frederik Ducrozet. Puis, "Christine Lagarde a suffisamment d'expérience, elle est capable de tenir tête à Angela Merkel et Emmanuel Macron".

Quoi qu'il en soit la question ne perturbe pas les marchés pour l'instant. "Bizarrement, la remise en question de l'indépendance des banques centrales ne semble pas inquiéter les investisseurs", s'étonne Christopher Dembik. "C'est surprenant. On a complètement oublié les effets néfastes sur la période 1930-1960 de l'intrusion du politique dans la gestion de la politique monétaire."

"Je pense que Christine Lagarde saura faire preuve d'indépendance, mais on ne peut pas nier que la BCE fait face à des nominations politiques", alerte-t-il. "On est sur une reprise en main par le politique, en zone euro, aux États-Unis, en Inde, etc. C'est une dérive qui reste dangereuse. Tôt ou tard, le marché pourrait s'en rendre compte et mal réagir."
Jean-Christophe Catalon