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"J'étais dans l'internet à 15.000 euros par mois, je suis devenu garagiste"

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- - Apis Cera, Le Miel de Paris, Blitz, Le Hibou bleu

Ils étaient cadres, avaient des métiers prestigieux, gagnaient bien leur vie mais ils ont choisi de tout plaquer pour se lancer dans un métier manuel. Portrait de ces jeunes diplômés passés de "HEC au CAP".

"Le déclic ça a peut-être été la discussion avec mon grand-père à Noël. Chaque année il me demandait ce que je faisais et j'étais incapable de lui expliquer à lui qui n'avait jamais envoyé ne serait-ce qu'un fax. Là, j'ai compris qu'il y avait un problème." C'est comme ça que Fred Jourden est devenu garagiste, un métier pour lequel rien ne le prédestinait. Diplômé de Sup de co Amiens, chef de pub à la station de radio NRJ avant de devenir responsable marketing de l'ancien service de mails Caramail puis de Lycos avant de prendre la direction marketing d'un site de poker, il avait pourtant un parcours dont rêveraient bien des salariés en France. "A la fin je gagnais 15.000 euros par mois, j'étais apprécié dans mon job mais j'avais de plus en plus l'impression de ne pas être dans mon élément, explique-t-il. Et comme mon hobby c'était de réparer et retaper des motos, j'ai décidé de tout plaquer pour me lancer là-dedans." Ainsi est née Blitz Motorcycles, une société qui conçoit et retape d'anciennes motos.

Fred Jourden n'est pas le seul à avoir pris le risque du "suicide professionnel". C'est ce que décrit le journaliste Jean-Laurent Cassely, auteur de "La Révolte des premiers de la classe" (Editions Arkhé). "Avec ces diplômés, on avait affaire à des gens qui possédaient tous les titres de la réussite scolaire traditionnelle et qui décidaient de se réorienter et de se "déclasser", puisque dans notre système éducatif, avoir un bac + 5 puis un CAP n’équivaut pas à un bac + 6, mais est (ou était) vécu comme une forme de régression scolaire, voire une transgression", explique-t-il dans un entretien au Monde

Charles van Valkenburg, 33 ans, est passé du web de Louis Vuitton à la fabrication de bougies en cire d'abeille.
Charles van Valkenburg, 33 ans, est passé du web de Louis Vuitton à la fabrication de bougies en cire d'abeille. © Apis Cera

S'il est difficile de chiffrer cet engouement des jeunes cadres pour les métiers manuels, il y a tout de même un chiffre qui a surpris Pierre Lamblin, le directeur des études à l'Apec. "Nous avons constaté que 14% des jeunes diplômés (Bac +5 ou plus) ont changé significativement d'orientation professionnelle dans les deux ans qui ont suivi le diplôme, indique-t-il. Et parmi eux, un sur cinq a repris une formation complémentaire." Difficile de savoir combien ont opté pour une formation ou un métier manuel en revanche. "Nous avons mené une enquête où nous avons interrogé 26 jeunes qui s'étaient réorientés et nous avons pas mal de cas vraiment étonnants comme une ancienne ingénieure agronome devenue sage-femme ou un banquier devenu peintre", détaille Pierre Lamblin.

Fred Jourden, 43 ans, ancien cadre d'internet (Caramail, Lycos...) devenu garagiste.
Fred Jourden, 43 ans, ancien cadre d'internet (Caramail, Lycos...) devenu garagiste. © Blitz

Qu'est-ce qui motive ces "premiers de la classe" à lâcher leur job de cadre bien payé avec vacances et tickets restaurant pour se plonger les mains dans le cambouis? L'ennui au travail dans des jobs de plus en plus virtuels, l'inadaptation au travail d'équipe, les pesanteurs de la vie de bureau... Voilà le type de réponses que donnent ceux qui ont fait ce choix radical. "Nous avions des métiers intéressants, mais nous étions confrontés à une inertie administrative, à des contraintes politiques, à de la gestion d’humains et surtout, on ne voulait pas passer notre vie derrière un bureau, on aime le travail manuel, la vie rurale et le levain", explique Charlotte Bézy qui a plaqué avec son compagnon son poste de chargée de mission pour ouvrir une boulangerie dans le Cantal

"Moi il y avait deux trucs qui me rendaient fous, explique Fred le garagiste. Mes collègues qui rentraient de vacances de Noël et prenaient le calendrier pour regarder quand tombaient les ponts du mois de mai et le fait que dans ces métiers intellectuels personne n'assume jamais sa responsabilité. Quand il y a une erreur c'est toujours la faute d'un autre service. Dans un métier de garagiste, je ne peux pas me défausser. Si un moteur plante, c'est de ma faute et je viens le réparer."

Audric de Campeau, 33 ans, ancien cadre au marketing de Tag-Heuer (LVMH) devenu apiculteur.
Audric de Campeau, 33 ans, ancien cadre au marketing de Tag-Heuer (LVMH) devenu apiculteur. © Le Miel de Paris

Mais la lassitude de la vie de bureau n'explique pas tout sinon le phénomène serait sans doute plus massif. Dans la plupart des cas, il s'agit de gens qui ont une passion qu'ils ont dû mettre entre parenthèses le temps des études et qui ressort quelques années plus tard. C'est notamment le cas d'Audric de Campeau, devenu apiculteur qui s'est fait connaître en produisant Le Miel de Pays. "Adolescent j'avais planté une vigne et installé des ruches chez mes parents en Champagne, explique cet ancien diplômé de HEC qui travaillait au marketing de Tag-Heuer en Suisse avant de se lancer dans le miel. C'était une passion que j'essayais de cultiver le week-end et puis un jour, j'ai commencé à vendre ce miel et j'ai décidé en 2013 de démissionner et d'essayer d'en vivre."

Si l'apiculteur a appris son métier en autodidacte, il faut pour les autres en passer par le CAP. Un choc des cultures souvent pour ces jeunes. C'est que décrit Hubert Frouart-Hibou, ancien sommelier dans les restaurants trois étoiles qui s'est lancé dans la plomberie il y a trois ans. "Je me suis retrouvé dans un CAP à Stains avec des gens envoyés par Pôle Emploi et qui n'avaient clairement pas envie d'être là. Certains ne savaient même pas ce qu'était un diamètre ou un rayon. Je n'ai pas du tout réussi à m'adapter." Fred Jourden, l'ancien cadre de l'internet devenu garagiste a lui passé son CAP en cours du soir. "C'était dur, les gens ne parlaient pas français. Ils prenaient des cours pour apprendre la langue mais ils avaient un savoir-faire sur la mécanique. Ils voulaient surtout le diplôme pour trouver du boulot en France."

La gentrification des métiers populaires?

Marginaux en formation, ils n'appréhendent pas non plus le métier de la même façon. En pro du marketing, ils se positionnent sur des niches porteuses et veulent redonner aux métiers manuels leurs lettres de noblesse. Hubert Frouart-Hibou, le plombier ne travaille que sur la rive gauche à Paris et tient à soigner la forme: sa société a un joli logo dessiné par un graphiste présent notamment sur ses cartes de visite, sa société "Le Hibou bleu" dispose d'une page Facebook et il tient personnellement à avoir un look soigné. "Je porte un bleu de travail traditionnel, une chemise, pas de t-shirt, je veux être toujours propre et présentable, c'est important l'image", assure-t-il.

Hubert Frouart-Hibou, 28 ans, ancien sommelier au Meurice devenu plombier à Paris.
Hubert Frouart-Hibou, 28 ans, ancien sommelier au Meurice devenu plombier à Paris. © Le Hibou bleu

Audric l'apiculteur a lui décidé de déposer ses ruches sur les toits des Invalides dans la capitale. Son miel de Paris est un des plus chers du monde (120 euros le kilo) et il le vend dans les épiceries fines et boutiques chics parisiennes. Comme son camarade Charles van Valkenburg, qui après avoir travaillé sur le site web de Louis Vuitton s'est lancé en juillet 2016 dans la confection et la vente de bougies en cire d'abeille. Mais pas question pour lui de vendre sur les marchés. Il a créé une marque Apic Cera, un joli site internet et vend ses bougies dans des magasins en Islande, à Moscou ou encore Los Angeles. "Je dessine moi-même les packaging, j'ai créé le site et je fabrique les bougies, explique Charles van Valkenburg. J'aimerais maintenant ouvrir ma propre boutique en Provence pour être proche de mes fournisseurs de cire d'abeille."

Après les quartiers populaires des grandes villes, on assiste donc cette fois à un début gentrification des métiers populaires. "Je pense que l’épiphénomène peut attirer de nouvelles vocations et se massifier car cette population très diplômée est une avant-garde culturelle qui défriche les innovations, que ce soit dans la consommation (comme avec l’alimentation bio, végétarienne) ou dans les modes de travail (le travail collaboratif, le coworking)", estime Jean-Laurent Cassely, l'auteur de "La Révolte des premiers de la classe". Et le regard des gens sur ces métiers changent peu à peu. "Au début mes amis me regardaient bizarrement, confie Fred Jourden de Blitz. Passer la journée les genoux dans la merde, avec les ongles sales et gagner beaucoup moins d'argent, ils ne comprenaient vraiment pas. Mais depuis quelques temps, leur regard a changé sur nous. On est devenu des sortes de héros." L'image du Working Class Hero dont John Lennon chantait la misère dans les années 70 a bien changé.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco