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Europe : les pays de l’Est « ne sentent pas reconnus »

Viktor Orban, "enfant terrible" du PPE.

Viktor Orban, "enfant terrible" du PPE. - Thierry Charlier - AFP

Aucun pays de l’Est n’est représenté parmi les « top jobs » européens, avec le risque d’accroitre la fracture au cœur du continent.

Une Allemande, une Française, un Espagnol, un Belge et un Italien... Voici le casting des 5 postes les plus importants de l’Union européenne. Un casting qui penche franchement à l’Ouest, alors que le Conseil européen était encore présidé par un Polonais, Donald Tusk, jusqu’à présent.

En clair, les pays d’Europe centrale et de l’Est ont été évincés, laissant la place aux « historiques » de la construction européenne. A l’heure des dissensions politiques majeurs, ces choix ont fait grincer des dents dans l’ancien bloc communiste.

Le Groupe de Visegrád, qui réunit la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie a bien eu la tête du Néerlandais Frans Timmermans, pressenti pour la Commission. Mais cette réussite ressemble à une victoire à la Pyrrhus pour les gouvernements populistes. « Ces pays ont constitué une force de blocage dans les deux jours qui ont précédé la solution européenne. Ils en ont payé le prix à la fin. Ils sont auto-marginalisés » juge le géopolitologue et conseiller spécial à l'Institut Montaigne, Dominique Moïsi, sur BFM Business. Les élections européennes, qui devaient consacrer les régimes populistes, avaient déjà démontré un sursaut d’orgueil des pro-européens, qui sont sortis rassurés de ce scrutin.

Désunis

L’affrontement Macron/Orban, entretenu avec force par les deux acteurs principaux, risque désormais d’amplifier le fossé qui se creuse doucement au milieu du continent. « Il y a toujours eu ces sous-groupes » tempère Joachim Bitterlich, ancien conseiller diplomatique d'Helmut Kohl, sur le plateau de 12H, l’Heure H. « Il y a un schisme Est/Ouest car nous avons fait un élargissement ‘technocratiquement’ parfait mais nous avons oublié la politique. Nous avons oublié que ces pays devaient d’abord développer une identité nationale avant d’apprendre l’Europe. »

Et c’est bien le cœur du problème. L’Europe de l’Est, si elle rattrape son retard économique (la Hongrie a, par exemple, eu une croissance de 4,8% en 2018), possède encore des « valeurs » bien différentes, en témoigne l’émergence des régimes populistes en Pologne ou en Hongrie. « Mais ce ne sont pas uniquement les pays de l’Est. C’est aussi vrai de l’Autriche, de l’Italie » rappelle Maria Nowak, économiste polonaise, interrogée sur BFM Business.

D’autant plus qu’il est difficile de réunir au sein d’une même entité la myriade des pays de l’Est, différents par leur langue ou leur culture. La Roumanie est une « île de latinité dans une mer slave » tandis que les pays baltes sont plus proches de la Scandinavie que de la Pologne...

Une « meilleure connaissance de l’histoire »

Mais ces pays ont en commun une histoire singulière. « Timmermans (qui a ouvert des sanctions contre la Pologne et la Hongrie) réagit dans un contexte qu’il connait mais il n’essaye pas de comprendre pourquoi il y a ces dérives. Il y a des raisons assez anciennes et toujours pas résolues » Maria Nowak. Selon elle, le traumatisme de la deuxième Guerre mondiale et surtout l’acceptation tacite des alliés du rideau de fer n’ont pas été effacés. Les pays de l’Est « ne sentent pas reconnus » souligne l’économiste. « L’Europe a fait beaucoup pour eux mais elle oublie qu’elle est co-responsable de ces dérives et de ces retards. » Selon elle, ce sont une « meilleure connaissance de l’histoire, des valeurs et une meilleure compréhension » qui pourraient réchauffer les relations sur le continent.

Evincés des tops jobs, les pays de l’Est devraient probablement se rattraper avec des postes de Vice-présidents de la Commission européenne. Ils ont déjà obtenu des places de Vice-présidents du Parlement européen (un pour la Pologne, deux pour la Hongrie et deux pour la Tchéquie). Du côté des partis, le Roumaine Dacian Cioloș a pris la présidence du groupe Renew Europe, dont fait partie La République ne marche.

Si les pays de l’Est n’ont pas obtenu de postes majeurs, leur influence continue néanmoins de monter. Quand l’Ouest se félicite de croissances faibles, l’Est poursuit son développement économique rapide pour constituer un bloc à même de faire pencher la balance. Et la bascule n'est peut-être plus très loin. 

Thomas LEROY