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Absentéisme, "travail en perruque", alcool... La Cour des comptes épingle les dérives du Mobilier national

La manufacture des Gobelins

La manufacture des Gobelins - PIERRE VERDY / AFP

Utilisation abusive des machines à des fins personnelles, conditions de travail laxistes, objets perdus... La Cour des comptes s'est montrée particulièrement critique sur le fonctionnement du Mobilier national dans son dernier rapport annuel.

Le constat est très sévère. Dans son dernier rapport annuel, la Cour des comptes étrille le fonctionnement du Mobilier national, institution chargée de l'entretien des meubles des résidences présidentielles, de la création d'oeuvres contemporaines et de la valorisation du patrimoine.

Les Sages de la rue Cambon pointent notamment les dérapages liés au "travail en perruque", c'est-à-dire l'utilisation par les employés des outils pour effectuer des travaux à des fins personnels. Si cette pratique est "théoriquement encadrée", les règles qui la régissent semblent avoir été oubliées.

Les machines utilisées par un retraité 

Le règlement prévoit par exemple la consignation des travaux réalisés dans des cahiers. Or, la tenue desdits cahiers "n'est plus aujourd'hui assurée si elle le fût jamais", note la Cour. Par ailleurs, l'utilisation des machines des ateliers du Mobilier national pour effectuer des travaux personnels est en théorie tolérée avant ou après les heures de travail (les jours de semaines de 7h30 à 8h30 et de 16h40 à 19 heures). 

Mais "le respect de ces dispositions est si peu contrôlé qu'il a fallu interdire spécifiquement à un agent menuisier, pourtant retraité, de continuer à accaparer l'ensemble du parc machine pour réaliser des cuisines en aggloméré après le 31 décembre 2014", s'étonnent les Sages. 

La Cour des comptes juge "probable" que des travaux personnels soient réalisés pendant les heures de travail. Et pour cause, "le bruit des machines rend difficile l'usage de celles-ci pour la perruque en dehors des heures de travail car cet emploi serait immédiatement détecté". 

Des conditions de travail "laxistes"

Dénonçant une gestion "sclérosée" du personnel, la Cour des comptes s'est penchée sur les conditions de travail des employés du MNGBS (Le Mobilier national et les Manufactures nationales des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie) qu'elle juge "laxistes". D'après elle, le temps de travail effectif y est de 30 heures par semaine. L’absentéisme dépasserait 22 jours en moyenne, particulièrement "dans certains ateliers ou pour certains agents protégés". En plus du "taux d'absentéisme singulièrement élevé", le rapport pointe des "quantités importantes d'alcool" sur les lieux du travail. 

Pour illustrer les dérives, la Cour des comptes prend l'exemple d'un agent qui a été autorisé en 2015 à cumuler son activité privée aux "Pages Jaunes" et son emploi public. Avant cette demande de cumul, l'employé avait été sanctionné pour activité non déclarée, non-respect des horaires et pour "les perturbations qu'il provoquait dans les travaux de l'atelier, en exerçant parfois son activité privée par téléphone durant les heures et sur les lieux de travail".

Bien que sont autorisation d'un an n'a pas été renouvelée, il a continué d'exercer avant de formuler une nouvelle demande de cumul en février 2018 pour deux samedis par mois alors qu'il travaille, selon les "Pages Jaunes", du lundi au samedi de 9 heures à 21h30. "Une situation qui dure depuis une trentaine d'année", déplorent les Sages. 

"Une situation relativement enviable"

Les rémunérations oscillent quant à elles entre 27.000 euros brut annuel pour un technicien d'art débutant et 61.000 euros pour un chef de travaux d'art en fin de carrière. Un revenu auquel s'ajoute "une dotation d'habillement à la destination non contrôlée et, dans certains cas, des logements occupés à des conditions particulièrement favorables". 

Décrivant une "situation relativement enviable en comparaison de celles de leurs homologues qui travaillent dans le secteur privé", la Cour pointe un fonctionnement en "'vase clos' marqué par des recrutements peu ouverts sur des profils originaux, des promotions hiérarchiques quasiment autogérées, et un taux d’encadrement croissant lié à la faible rotation des effectifs".

"La guerre des colles"

La Cour dont le précédent contrôle est intervenu en 1997 préconise une "profonde transformation" de l'institution qui emploie 350 agents et dont "le coût budgétaire s'établit à 25 millions d'euros" ou son éclatement entre la création, la gestion des objets et l'ameublement.

Comme illustration des activités incompatibles au sein du Mobilier national, la Cour cite "la guerre des colles" menée entre les conservateurs privilégiant les colles animales utilisées depuis le XVIIIe siècle, moins adhérentes mais réversibles aux colles vinyliques apparues après 1945 largement utilisées par les techniciens dans les ateliers formés à la création et non à la restauration.

En 2016, un fauteuil "Vaudreuil" réalisé par le plus grand menuisier en sièges du règne de Louis XVI, Georges Jacob, estimé à un million d'euros, a vu sa valeur amputée à la suite d'une restauration malheureuse.

7872 objets perdus, ou presque

L'atelier de recherche et de création du Mobilier national a vu son rythme de production dégringoler depuis 2011: si en 52 ans il a produit 1041 objets, soit 20 par an, seulement 25 objets ont été réalisés en sept ans, soit 4 par an dont plus des trois quarts sont inutilisés, écrit la Cour. Les principales missions confiée au MNGBS "sont mal remplies, qu'il s'agisse de la gestion des collections, de leur entretien, de leur enrichissement comme de leur valorisation ou de celle de ses savoir-faire", martèle la Cour.

Au 31 décembre 2017, plus de 72% des objets restaient à "classer par catégorie de valeur". En mars 2018, la localisation de 7872 objets soit plus de 10% du total était "ignorée ou mal connue". Et une "part très importante des collections" est "exposée au risque de vol". 

Le directeur du MNGBS Hervé Lemoine a pour sa part souligné que "si certaines critiques sont fondées, elles méritent d'être fortement nuancées". Il cite parmi les réformes engagées le déploiement d'une nouvelle application de gestion de la collection. 

"Loin d'être à bout de souffle, le Mobilier national a connu une augmentation exceptionnelle de sa fréquentation" ayant notamment reçu plus de 20.000 visiteurs dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine 2018", s'est défendue mercredi l'institution dans un communiqué. "15 000 personnes ont visité en 15 jours l'exposition Noël aux Gobelins pendant les fêtes". 

Paul Louis avec AFP