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Depuis le confinement, le nouvel engouement des Français pour le piano et la guitare

Les Français se sont essayés à la musique pendant le confinement

Les Français se sont essayés à la musique pendant le confinement - YURI CORTEZ

Durant le confinement, les ventes de pianos et guitares ont bondi sur internet. Un phénomène aussi observé dans les boutiques dès leur réouverture en mai 2020. Reste à savoir s'il s'agit d'une véritable tendance durable ou d'un regain d'intérêt passager.

Le confinement aurait-il fait naître des vocations? Depuis le mois de mars, les vendeurs d’instruments de musique constatent un fort regain d’intérêt des Français pour leurs produits, avec un engouement particulier autour du piano et de la guitare.

Les magasins ayant été contraints de fermer pendant le confinement, le phénomène a surtout pris de l’ampleur sur internet. Durant cette période, "nos ventes ont explosé", confirme Christophe Chauvin, président de Woodbrass, leader de la vente en ligne d’instruments de musique en France.

Les pianos en version numérique ont eu du succès

Côté guitare, les modèles acoustiques semblent avoir tiré leur épingle du jeu alors que les pianos se sont davantage vendus dans leur version numérique, selon les professionnels du secteur. Du moins pendant le confinement.

Mais d’une manière générale, ce sont "les modèles d’entrée de gamme, les pianos et guitares premiers prix" qui ont eu le plus de succès, souligne Hubert Chauvin, directeur marketing chez Woodbrass.

A tel point que "toutes les marques sont tombées en rupture. On n’a pas pu répondre à toutes les demandes", poursuit-il. Sur toute la période du confinement, Woodbrass a ainsi vu ses ventes en ligne bondir de 136% sur les guitares, 89% sur les pianos et même 75% sur le home studio par rapport à l'an passé.

Nouvelle clientèle

L’envolée des ventes des pianos et guitares premiers prix témoigne de l’émergence d’un nouveau public sur le marché. "Certains ont profité du confinement pour commencer la pratique d’un instrument. Et les guitares et pianos sont des instruments assez accessibles avec des cours disponibles en ligne", analyse Coraline Baroux-Desvignes, déléguée générale de la Chambre Syndicale de Facture Instrumentale (CSFI).

Mais les musiciens plus confirmés souhaitant saisir l’opportunité du confinement pour pratiquer davantage ou reprendre un passe-temps délaissé ont aussi renouvelé leur équipement en achetant des instruments bien plus coûteux directement chez l'artisan. Le fabricant français de guitares Custom77 -dont les ventes ont finalement été au moins aussi bonnes que celles de l’année dernière malgré 15 premiers jours de confinement "catastrophiques"- rapporte que les luthiers "sont débordés de travail depuis le confinement".

Chez eux, il faut désormais compter "deux mois d’attente" contre "trois semaines environ" auparavant. "Et surtout, ce sont de nouveaux clients. Ce sont des gens de plus de 30 ans qui avaient déjà une guitare mais qui n’en jouaient plus. Et ils s’y sont remis", observe Jean-Baptiste Debiais, cofondateur de la marque.

Une "année record" pour Fender

Guitars are Back, Baby!. Le 8 septembre dernier, le New York Times consacrait un long article au "renouveau" de la guitare depuis le début de la crise sanitaire. Dans les colonnes du quotidien américain, le prestigieux fabricant Fender ne cache pas sa stupéfaction face à l’ampleur du phénomène: "Je n’aurais jamais prédit que nous puissions envisager une année record", a déclaré le PDG Andy Mooney.

Il assure que 2020 "sera la plus grande année de volume de ventes de l’histoire de Fender, de jours records de croissance à deux chiffres, de ventes de commerce électronique et de ventes de matériel pour débutant". Même constat chez Gibson, Taylor ou encore C.F. Martin & Co dont le patron qualifie "d’inimaginable" la demande de guitares acoustiques qui l’a "complètement pris par surprise".

Le temps libéré par le confinement a aussi incité néophytes et autodidactes à se tourner vers les outils numériques. L’application et le site pour apprendre la musique Fender Play a vu son nombre d’utilisateurs passer de 150.000 personnes à 930.000 entre fin mars et fin juin.

GarageBand, Logic Pro, Ableton Live… En France, les recherches liées aux logiciels de composition musicale ont enregistré un pic sur Google entre mars et mai, comme l’a relevé le Centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles (IRMA). Même chose pour les requêtes "apprendre la guitare" et "apprendre le piano".

Evolution des recherches Google des logiciels de composition musicale
Evolution des recherches Google des logiciels de composition musicale © Google Trends
Evolution du nombre de requêtes Google "Apprendre la guitare" et "Apprendre le piano"
Evolution du nombre de requêtes Google "Apprendre la guitare" et "Apprendre le piano" © Google Trends

Les magasins en ont aussi profité, pas les instruments à vent

Si les sites de vente en ligne ont été les premiers à profiter de ce regain d’intérêt pour les pianos et guitares, les points de vente physiques ont observé la même tendance à quelques semaines d'intervalles. "A partir du début du déconfinement, le phénomène s’est poursuivi dans les magasins qui ont pu rouvrir", affirme Coraline Baroux-Desvignes.

Dans les semaines qui ont suivi le 11 mai, "il y a eu un énorme trafic dans nos boutiques", abonde Christophe Chauvin, qui gère également cinq "Woodbrass Stores" à Paris. Aujourd’hui, le phénomène semble s’être légèrement tassé même si les magasins de pianos continuent d'enregistrer de belles performances avec des ventes de modèles acoustiques supérieures d’environ "20% par mois" en région parisienne depuis le déconfinement par rapport à l’an passé, selon Simon Paupier, gérant du magasin "Juste un Piano" à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).

Un succès qui s’explique notamment par l’envie des Français d’investir dans des activités d’intérieur depuis le confinement, et par les difficultés de certains fabricants de pianos numériques qui ne parviennent plus à être fournis en composants.

A l’inverse chez Woodbrass, les magasins physiques accusent désormais une baisse d’activité de l’ordre de 20%. La faute à la chute des commandes liées à des rentrées décalées dans les conservatoires et écoles de musique, lesquels peinent encore à s’organiser face à l’épidémie de coronavirus. Point positif toutefois, ce recul est compensé par la bonne dynamique des ventes sur internet.

La situation est surtout extrêmement compliquée pour les instruments à vent. "C’est une période assez difficile pour ces produits parce qu’ils sont considérés comme suspects avec l’épidémie", déplore Coraline Baroux-Desvignes. Et pour cause, des interrogations demeurent sur les risques de transmission du coronavirus par projections de gouttelettes liées à la pratique de ces instruments. Ce qui a pour conséquence de fragiliser toute une filière reconnue à l’international:

"En France, on est les spécialistes des instruments à vent. On a des entreprises centenaires. C’est un métier d’excellence avec des instruments essentiellement exportés et aujourd’hui, ça fonctionne au ralenti", regrette encore la déléguée générale du CSFI.

Quel avenir pour les magasins de musique?

Annoncés depuis des années en voie d’extinction, les magasins de musique vont-ils retrouver un second souffle après cette année 2020 particulière? Rien n’est moins sûr. D’abord, rien ne dit que ce regain d’intérêt pour le piano et la guitare sera durable. Si le confinement était une période idéale pour se consacrer à la musique, on peut imaginer que certains musiciens amateurs, par manque de temps libre, ont depuis rangé leur instrument au placard.

Surtout, les magasins de musique doivent faire face à la percée fulgurante des géants du web. Sur un marché français estimé à 600 millions d’euros, 25% des ventes étaient réalisées en ligne en 2018. Une proportion qui a sans doute progressé en deux ans. Dans ces conditions, des petits professionnels indépendants, déjà en difficulté avant le confinement et ne proposant pas de service de vente en ligne, n’ont pas pu résister à la crise. Sans oublier les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement qui ont pu pénaliser certaines marques et points de vente durant la période.

Simon Paupier assure néanmoins que les magasins physiques ont encore un avenir. "Je constate qu'un magasin spécialiste du piano, avec un service technique, formé et certifié pour son savoir-faire, en parrallèle d'une capacité nouvelle de ces magasins à savoir communiquer sur le web à de l'avenir dans le monde de demain!", déclare-t-il.

D'autant que de nouveaux produits, plebiscités par la clientèle, et modes de consommation ont fait leur apparition. Certains fabricants de pianos comme Yamaha "proposent des instruments acoustiques hybrides avec des systèmes de Silent et TransAcoustic qui sont très demandés sur le marché à ce jour", note encore Simon Paupier. Il souligne aussi la "progression constante" des "ventes éco-responsables de pianos acoustiques d'occasion restaurés et durables". De même que le succès de la location de pianos acoustiques, qui séduit de plus en plus de musiciens chaque année. "Le coronavirus accélère nettement cette tendance positive, depuis le déconfinement et encore à ce jour", constate le spécialiste.

"Repenser le modèle des magasins de demain"

Persuadé lui aussi que les magasins physiques ont "encore (leur) place" sur le marché -ne serait-ce que pour "la sensation de toucher les instruments"- Christophe Chauvin appelle tout de même à "repenser le modèle des magasins de demain" pour résister à la concurrence des géants du web.

C’est d’ailleurs ce que tente de faire Woodbrass en proposant de nouveaux services dans ses boutiques (test d’un instrument en studio, cours dispensés…) avec l'objectif de se différencier via une réelle "expérience client". La marque a aussi relocalisé sa production asiatique en Europe: "C’est éco-responsable, c’est un besoin du consommateur, c’est gage de meilleure qualité… C’est le sens de l’histoire", énumère Christophe Chauvin.

Sans ce renouvellement qu’il juge indispensable, il prévient qu’"on risque d’assister à un certain nombre de fermetures" de magasins alors que "les marges du secteur se sont fortement dégradées ces dernières années avec l’arrivée des sites étrangers qui font du dumping". "Je suis confiant pour les magasins spécialisés qui proposent une expérience client. Moins pour les généralistes qui n’apportent pas de valeur ajoutée", poursuit le professionnel.

Il tient enfin à inciter les musiciens à soutenir les entreprises françaises du secteur. Car au-delà des géants comme Amazon, il existe de nombreux sites de ventes d’instruments étrangers, notamment anglais et allemands, sur lesquels la clientèle française s’équipe. Or, "c’est une hérésie d’acheter ses instruments sur les sites étrangers", estime-t-il. Avant d’appeler à "faire passer le message" pour qu'il y ait "une prise de conscience".

https://twitter.com/paul_louis_ Paul Louis Journaliste BFM Eco