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"Pour réduire la consommation de tabac, le paquet à 10 euros n’est pas la solution"

Eric Sensi Minautier est directeur des affaires publiques, juridiques et de la communication de British American Tobacco France.

Eric Sensi Minautier est directeur des affaires publiques, juridiques et de la communication de British American Tobacco France. - BAT France

INTERVIEW L'augmentation de 40% du prix des cigarettes, prévue par le gouvernement, ne réduira pas la consommation de tabac pas plus qu'elle ne remplira les caisses de l'État. C'est du moins l'avis d'Eric Sensi-Minautier, directeur des affaires publiques, juridiques, et communication de British American Tobacco France.

Le paquet neutre n’a pas fait baisser les ventes de tabac en France. Cela vous surprend-il ?

Ça ne me surprend pas, nous avions de toute façon la conviction que ça ne marcherait pas. En Australie, l’instauration du paquet neutre n’a eu aucun impact sur la consommation. Et en France, en 2011, une expérience similaire avait été menée avec des photos choc imprimées sur les paquets, sans grand succès non plus. Le paquet neutre, en quelque sorte, n’est qu’une "aggravation" de ces photos chocs. Il n’y a donc aucune raison que cela fonctionne.

Mais pourquoi alors vous opposez-vous à cette mesure puisqu’elle ne fait pas d’impact négatif sur les ventes ?

Le paquet neutre pénalise notre entreprise, car même si nous sommes un acteur majeur au niveau mondial, nous sommes un acteur de petite taille sur le marché français (Les marques les plus connues de British American Tobacco sont Lucky Strike, Dunhill, et Vogue). Cette mesure bénéficie au final aux plus gros acteurs et aux marques les plus connues.

Pour lutter contre les effets désastreux du tabac sur la santé, le gouvernement souhaite augmenter le prix des cigarettes de 40% en trois ans. Le paquet coûtera ainsi 10 euros fin 2020. Doutez-vous de l’efficacité de cette décision ?

Je suis aussi perplexe que pour le paquet neutre. Cette mesure est à ranger au rayon des fausses-bonnes idées. Cela va provoquer un choc fiscal pour les fumeurs, dans un contexte déjà fragile.

Hormis le Royaume-Uni, la France a les prix les plus élevés d’Europe, et c’est également le pays qui compte plus gros marché noir. L’écart avec nos voisins va encore s’accroitre, et les ventes dans les bureaux de tabac vont probablement baisser.

Je me montrerais plus prudent en ce qui concerne la consommation. Beaucoup de fumeurs vont chercher à s’approvisionner hors des réseaux traditionnels. Par ailleurs, cela va détériorer la situation, déjà fragile, des buralistes.

Quelles relations entretenez-vous avec les autorités françaises ?

Malheureusement, nous appartenons à un secteur dont les acteurs apprennent dans la presse les mesures qui les concernent. En outre, de la part d’un gouvernement censé incarner le renouveau, on aurait pu s’attendre à plus d’imagination. Bercy a inscrit dans le projet de budget 2018 500 millions d’euros de recettes fiscales supplémentaires liées à la hausse des prix du tabac. C’est tout à fait irréaliste d’espérer renflouer ainsi les comptes de l’État. Les consommateurs vont privilégier d’autres modes d’approvisionnement, et, au final, l’État va plutôt voir ses recettes fiscales fondre par rapport à cette année.

Sauf si la lutte contre ces réseaux parallèles et le trafic de cigarettes est amplifiée....

Certes. Mais il faudrait aussi travailler sur une harmonisation des prix au niveau européen, seul moyen de limiter les achats de cigarettes à l’étranger. Pour le reste, un renforcement des contrôles par les douanes est nécessaire. Or ces derniers manquent cruellement de moyens, alors que des tonnes de cigarettes de contrebande arrivent par exemple au port de Marseille, en provenance d’Algérie.

L’augmentation des prix n’est donc pas la solution, selon vous ?

Dans beaucoup de pays, les prix sont plus bas et il y a moins de fumeurs. Le prix est bien sûr un élément à prendre en compte, mais les résultats obtenus sont surtout le fruit d’une prévention intelligente avec une politique active de soutien à l’usage de produits alternatifs à la cigarette: le vapotage, par exemple.

Vous misez beaucoup sur cette diversification, pourquoi ?

Nous sommes convaincus qu’il faut accompagner les fumeurs vers des solutions alternatives à la cigarette traditionnelle, c’est pourquoi nous sommes présents sur toute la gamme de produits du vapotage. Nous proposons plusieurs produits innovants : rechargeables munis de capsules, mais également des produits à base de tabac chauffé qui seront mis sur le marché dans les prochains mois. Nous sommes convaincus que les consommateurs vont peu à peu se tourner vers ces alternatives.

Peut-on alors envisager un futur sans cigarettes comme le prédit le patron de votre concurrent Philip Morris?

Je resterais tout de même prudent. C’est une situation envisageable, car ces nouveaux produits ont le potentiel de faire basculer les fumeurs mais cela dépend également du contexte. Au Japon, par exemple, 7% d’entre eux ont abandonné les cigarettes traditionnelles pour le tabac chauffé, le tout en quelques mois. Ce qui est certain, c’est que le nombre de cigarettes fumées par consommateur va baisser grâce aux produits de nouvelle génération.

Le cannabis est-il, dans les pays où il est légalisé, une source de diversification intéressante pour les industriels du tabac ?

Nous n’avons aucun projet en ce sens.

Yann Duvert