BFM Business

Le dernière manufacture de tabac "made in France" veut attaquer l'État

Après le paquet neutre, le petit producteur français doit payer une taxe de 5.6% décidé pour "limiter les possibilités d’optimisation fiscale".

Après le paquet neutre, le petit producteur français doit payer une taxe de 5.6% décidé pour "limiter les possibilités d’optimisation fiscale". - Traditab

Traditab a vu son modèle économique anéanti ces deux dernières années par de nouvelles taxes et mesures réglementaires. Au point que cette PME du Lot-et-Garonne est désormais déficitaire. Ses dirigeants appellent la justice à la rescousse.

L’année 2016 a été l’une des plus rudes pour Traditab, une PME de Garonne qui produit du tabac à rouler et du tabac à pipe depuis 2008. La région cultive cette plante depuis près de 500 ans, mais l’année la plus dure pour la petite entreprise a sans nul doute été 2016. "Je suis d’un naturel calme, mais j’ai fini l’année de sale humeur", raconte Jérôme Duffieux, directeur de Traditab, une SAS dont les actionnaires sont les producteurs de Tabac Garonne Adour (coopérative, caisse d’assurance mutuelle, fédération syndicale). Les mesures fiscales et réglementaires qui s'accumulent pour lutter contre la consommation de tabac, mettent en péril l'avenir de cette petite entreprise du Sud-Ouest. Au point qu'elle s'apprête à poursuivre l’État au tribunal administratif.

Traditab est née en 2008 après la fin de la Seita que l'État a cédé au britannique Imperial Tobacco. "C’était notre seul et unique client et deux ans plus tard, avec la réforme de la PAC, les primes européennes se sont effondrées", explique Jérôme Duffieux, directeur de Traditab. L'entreprise a d’abord tenté de vendre son tabac aux grosses multinationales dont le repreneur de la Seita, mais ses tarifs étaient trop élevés par rapport aux cours mondial qui est de 1,50 euro le kilo. "Nous ne pouvons pas passer sous 4 euros et avec une production 300 tonnes nous pesons rien. Le marché mondial qui représente 6 millions de tonnes est dominé par le Brésil, le Zimbabwe et la Malawi".

Une PME face aux multinationales du tabac

Pour ne pas condamner à mort cette activité locale implantée dans la région depuis quatre siècles, Traditab tente alors un coup que personne n’aurait cru possible: créer sa propre marque et affronter chez les buralistes les multinationales les plus puissantes du globe. Son nom: 1637, en référence à l’année où la production a été lancée en France à Clairac en Lot-et-Garonne. "Comme nous n’avions pas d’usine de production de cigarettes et surtout peu de moyens, nous nous sommes limités au tabac à rouler et à pipe en travaillant avec un spécialiste belge qui avait le matériel pour couper le tabac et l’empaqueter", explique le directeur de Traditab. 

La marque s’est d’abord fait connaître auprès des buralistes du sud-ouest, avant de s’installer dans toute la France en se frayant une place dans un marché dominé par les plus importantes entreprises du monde. Entre 2010 et 2014, son effectif passe de 6 à 36 personnes et son chiffre d’affaires a atteint 10 millions d’euros. Elle représente désormais 2% des ventes de tabac à rouler en France.

Mais depuis 2015, les choses ne cessent de se compliquer. Nouvelles taxes et contraintes réglementaires renforcées fleurissent au nom de la lutte contre le tabagisme. "Je ne proteste pas contre cela, c’est normal, mais ces mesures ciblent des multinationales qui arrivent à faire face, et pénalisent les petites sociétés qui travaillent sur un produit qui jusqu’à preuve du contraire est parfaitement légal". 

Traditab produit chaque année 300 tonnes de tabac sur un marché mondial de 6 millions de tonnes dominé par le Brésil, le Zimbabwe et la Malawi.
Traditab produit chaque année 300 tonnes de tabac sur un marché mondial de 6 millions de tonnes dominé par le Brésil, le Zimbabwe et la Malawi. © Traditab

Une taxe contre l'optimisation fiscale

La PME fait d’abord face à une nouvelle taxe qui vise le tabac à rouler, puis à l’obligation d’apposer le pictogramme "femme enceinte" sur les paquets. Ce pictogramme a coûté 100.000 euros à l’entreprise qui a dû détruire les emballages qu’elle commande à l’année par souci d’économie. Avec l'arrivée du paquet neutre Traditab pensait avoir connu la pire nouvelle qui soit. "iI favorise les grandes marques en faisant disparaître les petites", estime Jérôme Duffieux.

Mais la série noire continue cette année. Traditab doit désormais affronter une nouvelle taxe, destinée cette fois à "limiter les possibilités d’optimisation fiscale au sein de ce marché oligopolistique". Elle représente 5.6% du chiffre d’affaires et vient une fois encore grignoter les faibles marges de la société et même menacer clairement son avenir. Pour le directeur de Traditab, c’est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. "Ça nous a coûté 600.000 euros depuis le début de l’année alors que nous payons nos impôts en France. Nous sommes une société française et nous n’optimisons rien. Et aujourd’hui, nous perdons de l’argent!"

Interdit de revendiquer le "made in France"

Traditab n'entend pas mourir l'arme au pied. La société va engager une procédure contre l’État auprès du tribunal administratif et définit son angle d'attaque avec ses avocats. "Après avoir réussi à nous relever, nous affichons un déficit de 500.000 euros alors que nous grignotons chaque mois des marchés à des géants mondiaux sur un marché parfaitement légal", réagit Jérôme Duffieux. "L’État ne peut changer les règles du jour en lendemain sans donner aux professionnels la possibilité de revoir sa copie".

S’agit-il d’un baroud d’honneur pour la filière ? Pas vraiment. Traditab a la ferme intention de défendre une activité locale qui pendant des siècles était même soutenue par l’État via la Seita. "Aujourd’hui, on ne peut même dire que nous produisons en France en respectant les règles, comme n’importe quel autre agriculteur. Tout ce qui peut donner une image positive du tabac est contraire à la loi". À l’inverse des producteurs de vins et d’alcools qui, malgré des risques également reconnus pour la santé, peuvent afficher la provenance de leur produit, revendiquer le "made in France" et mettre en avant des techniques de production écologique. "Je suis naturellement de bonne humeur, mais vraiment, tout ça me met en colère !"

Traditab ne sera pas le premier à lancer une attaque contre l'État français ou contre les institutions européennes. Avant lui, Philip Morris et même la Seita ont tenté, en vain, l'affrontement. Le dernier des Mohicans arrivera-t-il à faire mieux qu'eux?

https://twitter.com/PascalSamama Pascal Samama Journaliste BFM Éco