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Sites de rencontres pour ados: faut-il les diaboliser?

Le profil d'une jeune utilisatrice d'un site de rencontres à destination des jeunes

Le profil d'une jeune utilisatrice d'un site de rencontres à destination des jeunes - -

Nouveau phénomène en plein essor, ces sites séduisent de plus en plus les jeunes. Construits sur le même "business model" que ceux réservés aux adultes, leur apparition dérange voire inquiète. Décryptage.

Les sites de rencontres pour adultes font des petits. Nommés NoDaron, Teexto ou plus simplement Rencontre-ado… les 12-25 ans ont désormais droit à leurs agences matrimoniales en ligne. Bâtis sur le même modèle que leur illustre grande sœur Meetic, ces sites gratuits permettent aux jeunes de se rencontrer IRL (in real life, dans la vie réelle, NDLR) comme les grands.

Associations ou encore spécialistes de l'enfance pointent du doigt ce nouveau phénomène. Faut-il s’en inquiéter ou n’y voir finalement que la déclinaison d'un éinième réseau social?

"Amitié, feeling... ou love"

Sur les nombreux sites de rencontres pour ados qui pullulent sur Internet, on s’inscrit aussi facilement que sur n’importe quel site communautaire. Un profil à remplir, une photo, et le tour est joué. Sur NoDaron.com, comprendre interdit aux darons (aux parents), les profils sont classés suivant si vous recherchez de "l’amitié", du "feeling" ou mieux du "love". Jusque-là, rien de très alarmant.

Ce sont plutôt les clichés accompagnant les fiches qui peuvent susciter quelques réactions interloquées. Selfies, duckfaces, moues boudeuses, poses avantageuses… les ados en raffolent et inondent le Net de leurs avatars glamour. Sur certains sites, on tombe carrément le haut : torse nu pour les garçons, décolleté plongeant pour les filles. Une certaine C., utilisatrice de Teexto.com, prend la pose en tirant la langue, surmontée d'une bulle qui lui prête ce message d’accueil: "J’te bouffe!"

Les faux profils repérés par les ados eux-mêmes

A la manière des sites de rencontres pour adultes, la mise en valeur de ses atouts physiques est fortement recommandée si l'on veut alpaguer le chaland. Sur ce point, les modérateurs des sites sont formels: une mise en situation dans sa salle de bains, par exemple, a plus de chances de générer du clic qu'un cliché pris dans une cabine photo. Suivant le site fréquenté, la politique de diffusion de photos varie. Pour guider ses jeunes clients, Teexto propose dans sa charte un comparatif entre photos autorisées et interdites.

Exemple: se tenir à quatre pattes en maillot de bain, c'est non. En revanche, porter un bikini sur des rollers, c'est oui (car "il s'agit d'une mise en situation", est-il précisé). Pour les fondateurs des sites, refuser des photos sexy n'arrange pas le business. "Il est vrai que l'on perd pas mal de trafic en les supprimant", reconnaît Olivier Papon, gérant de NoDaron, contacté par BFMTV.com. "Mais, nous, on le fait, parce que l'on sait que beaucoup de jeunes, notamment les 12-13 ans, agissent sans penser aux conséquences. Et souvent ils le regrettent par la suite", fait-il remarquer.

Quid des faux profils? "On a mis en place un outil qui permet d'identifier l'origine de la photo, si celle-ci provient de Google images, elle est automatiquement refusée", indique Olivier Papon. "De manière générale, les faux profils ne concernent que 1 à 2% des inscriptions; les ados sont très forts pour les repérer, c'est même un jeu pour eux, et ils n'hésitent pas à les signaler". Mais d'autres, comme Rencontre-ado.net, leader et pionnier de la rencontre pour adolescents sur Internet avec ses sept années d’existence, la réglementation des photos apparaît beaucoup plus laxiste.

"Quel ado prendra le temps de lire les conditions générales?"

Pourtant, tous entendent montrer patte blanche à coups de réglements intérieurs. "Il est strictement interdit aux mineurs de s’inscrire sans l’accord au préalable de leurs parents ou personnes responsables de ceux-ci", peut-on lire sur Rencontre-ado. Chez le concurrent, NoDaron, les conditions générales totalisent douze pages. "Quel adolescent aura pris le temps de lire les obligations générales et fondamentales? Quel adolescent aura su maintenir son intérêt jusqu’à l’article 4 Vie privée et protection des données des membres?" s'interroge ainsi Elisabeth Baton-Hervé, chercheuse et experte à l'UNAF Enfance et médias, jointe par BFMTV.com.

Autre problème soulevé par la spécialiste, l'écart d'âge entre les utilisateurs. Si le plafond est posé à 25 ans, l'interaction entre une fillette de 11 ans et un homme adulte est donc possible sur ces sites. NoDaron affirme qu'un filtre est mis en place, afin que deux personnes ayant plus de trois ans d'écart ne puissent pas entrer en contact. Mais n'importe qui peut mentir sur son âge. "Bien sûr, et c'est bien le problème avec Internet, on n'a pas les moyens de contrôler les identités. Mais pour info, beaucoup de mineurs s'inscrivent aussi sur Meetic", tente de relativiser Olivier Papon.

C'est précisément la rencontre entre une personne majeure et une personne mineure qui inquiète Elisabeth Baton-Hervé, car "les uns et les autres n’en sont pas au même stade de leur cheminement". Pour la chercheuse, ces sites exploitent la crédulité des plus jeunes. "Ce qui est mis en avant sur les pages d’accueil de ces sites c’est la gratuité, une gratuité qui a son envers car elle ne dit pas les tractations et les accords qui se font en coulisses avec les annonceurs et agences de marketing intéressés par la cible que constituent les consommateurs adolescents. Non seulement il y a tromperie, mais ces sites exposent sans doute trop dangereusement les plus jeunes, notamment ceux qui sont en passe de sortir du cocon de l’enfance", met-elle en garde.

"Le mot rencontre fait peur"

De fait, les associations ne voient l'apparition de ces sites du meilleur œil. "On n'en voit pas l'utilité. Il y a déjà les réseaux sociaux, pourquoi en rajouter?", se demande Claude Fouquet d'e-Enfance, l'association spécialisée dans la prévention pour enfants et adolescents des dangers potentiels liés aux nouvelles technologies. Et d'admettre que, pour le moment, "aucun parent n'a encore signalé de cas". "Le problème qui demeure, ce sont les adultes qui se font passer pour des ados", résume l'écoutante d'e-Enfance.

Comment y remédier? "La modération reste le moyen le plus efficace de sécuriser au mieux l'espace", estime Olivier Papon. "Sur NoDaron, nous avons six modérateurs pour 20.000 membres actifs". Un ratio modérateurs/membres qui apparaît somme toute bien faible. Pourtant, on rappelle que "FaceBook compte 1,2 milliard d'utilisateurs, et que la modération y est quasi inexistante". "Ce qui fait peur, c'est le mot rencontre. Mais ici, l'espace est quand même encadré comparé aux réseaux sociaux traditionnels ou aux blogs comme celui de Skyrock", fait-on valoir. "De toute façon, il faut faire avec, on ne peut pas empêcher les ados d'aller sur Internet, c'est leur mode de vie", conclut, pragmatique, le "père" de NoDaron.

Mélanie Godey