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Une nouvelle licence IV, la recette du gouvernement pour faire renaître la France des bistrots

De 200.000 en 1960, le nombre de cafés et bars a chuté à 35.000 dans les années 2010. Mais avec la création de nouvelles licences IV, le gouvernement entend redynamiser les centres-villes sinistrés.

Est-ce la renaissance de la France des bistrots? Le gouvernement le souhaite en tout cas. Présentée en septembre dernier par Edouard Philippe, le stratégie revitalisation des communes rurales contient un volet dédié aux bars et bistrots. Chapeauté par le groupe d'économie solidaire SOS, ce projet vise notamment à créer 1000 nouvelles licences IV dans les communes de moins de 3500 habitants dans les prochains mois.

"Le café du village, autrefois lieu de rencontre central pour les habitants, a souvent disparu", reconnaît Jean-Marc Borello, le président de Groupe SOS qui veut recréer ces lieux de vie dans des communes rurales en souffrance. "L'idée n'est pas originale, tout le monde en parle depuis longtemps mais ce qui l'est, c'est que nous avons décidé de tenter le coup."

Un millier de nouvelles licences IV un peu particulières puisqu'elles appartiendront aux mairies dans lesquelles les cafés seront ouverts. Autrement dit, si les patrons des bars veulent fermer leur établissement, ils ne pourront pas céder leur licence à un exploitant extérieur à la commune. Cette pratique a participé à la paupérisation des centres-villes, les patrons de bistrot partant à la retraite préférant vendre leur licence à un exploitant extérieur à la ville pour y ouvrir bars et bistrots en périphérie. Ce ne sera plus le cas avec ces nouvelles licences IV qui permettront des créer de nouveaux bars appelés à devenir "des lieux de vie pour les acteurs associatifs locaux, lieux de programmation culturelle, relais de mobilité et points d'accompagnement et de convivialité pour les seniors", précise Jean-Marc Borello.

McDo et Starbucks ont tué les bistrots?

Car si l'on parle souvent de la fermeture de certains services publics dans les petites villes, celles des bars a aussi fortement contribué à les appauvrir. Et le chiffre est impressionnant: la France comptait en 1960 pas moins de 200.000 bars et bistrots, elle n'en compte plus que 35.000, soit près de six fois moins alors que dans le même temps la population a elle progressé de 45%.

Comment expliquer une telle chute? D'abord il y a la consommation d'alcool qui est en chute constante depuis plusieurs décennies. Le Français âgé de 15 ans et plus consommait en moyenne 26 litres d'alcool par an dans les années 60. C'était plus du double en comparaison des 11,7 litres ingurgités en moyenne en 2017.

"Les alcools se vendent de moins en moins c'est certain", observe Marcel Benezet, en charge des cafés, bars et brasseries au sein du Groupement national des indépendants (GNI). "Par exemple qui boit encore du pastis aujourd'hui à part dans le sud de la France lors des fêtes votives?"

Des Français moins buveurs d'alcool et qui ont adopté de nouveaux modes de consommation. Plus de bières et moins d'alcools forts, davantage à domicile que dans des établissements extérieurs. "Surtout avec l'arrivée massive des McDonald's et Starbucks, cela a été l'hécatombe", reconnaît Marcel Benezet. "D'autant qu'aujourd'hui il y a de plus en plus de lieux festifs dans les grandes villes pour consommer comme sur les bords de Seine par exemple. Et dans les petites villes, il n'y a plus rien. On l'a vu pendant la crise des gilets jaunes, les ronds-points sont en quelque sorte devenus les bistrots de quartier."

De nouvelles habitudes de consommation et une réglementation contraignante qui encadre les débits de boissons. Comme la fameuse Licence IV, dite "grande licence". Créée en 1941 sous le régime de Vichy, cette dernière est obligatoire pour ceux qui souhaitent ouvrir un établissement qui vend des alcools forts comme le rhum, le whisky ou la tequila. Or pour en obtenir une, il faut d'abord passer un permis d'exploitation, soit une formation de quelques jours au cours de laquelle les aspirants bistrotiers sont sensibilisés aux danger de l'alcoolisme. Ensuite, il faut acquérir une licence IV déjà existante. Car à la différence des autres licences comme la III par exemple, il est impossible d'en créer de nouvelles.

20.000 euros pour une licence IV à Paris

Pour l'acheter, ces licences se vendent généralement dans les réseaux dits CHR pour cafés, hôtels et restaurants mais aussi de plus en plus sur Internet sur des sites comme Le Bon Coin. Si les tarifs varient d'une région à l'autre (on trouve les plus coûteuses sur la Côte d'Azur ou à Paris), elles coûtent aux alentours de 15-20.000 euros.

"Avant cela pouvait monter plus haut, aux alentours de 30.000 euros", se rappelle Marcel Benezet. "Mais maintenant les licences sont régionales, c'est-à-dire que je peux acheter ma licence dans le Gard et l'exploiter à Montpellier, ce qui a fait baisser les prix."

Et à défaut de pouvoir les vendre, certains propriétaires de licences IV préfèrent les louer. Pour 350 euros par mois en moyenne, vous pouvez ainsi apposer une licence IV dans votre bar. Si certains détenteurs préfèrent cette option, c'est qu'ils craignent de la voir disparaître. Une licence non-exploitée disparaît en effet au bout de cinq ans (contre deux ans avant 2015). C'est ce qui explique pourquoi leur nombre s'est fortement réduit ces dernières décennies.

La licence III est-elle plus intéressante?

D'autant qu'aujourd'hui, ceux qui veulent ouvrir des débits de boisson préfèrent opter pour une licence III. Plus facile à obtenir, cette licence qui s'est élargie en 2016 permet de vendre tout type de boisson comme la bière ou le vin mais aussi des alcools forts à condition cependant qu'ils soient servis avec un repas complet. Un établissement avec licence III ne pourra par exemple pas vous servir un whisky seul comme un bar mais il pourra le faire si vous consommez une entrée et un plat. "C'est parce que cette licence est plus facile d'accès qu'on voit de plus en plus de bars à vin et à bière notamment dans les villes", explique Marcel Benezet.

La création de 1000 nouvelles licences IV va-t-il inverser la tendance de désaffection des Français pour leurs bistrots? "C'est déjà le cas", observe le spécialiste. "Le nombre de licence IV s'est stabilisée depuis quelques années et on assiste à un retour des Français vers leurs bars et leurs bistrots." Un phénomène de retour à une authenticité perdue dans les grandes villes où les bistrots attirent une clientèle plus jeune. Le phénomène gagnera-t-il les zones rurales sinistrées? Il faudra certainement plus qu'un millier de nouvelles licences pour ça.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco