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TOUT COMPRENDRE - Les causes et les conséquences de la crise économique qui secoue le Liban

Le Liban est secoué par la plus grave crise économique de son histoire, marquée par une dépréciation inédite de sa monnaie ayant plongé près de la moitié de la population dans la pauvreté

Le Liban est secoué par la plus grave crise économique de son histoire, marquée par une dépréciation inédite de sa monnaie ayant plongé près de la moitié de la population dans la pauvreté - afp

Sans aide du FMI l'effondrement économique du Liban semble inévitable. Comment ce pays s'est-il retrouvé dans cette situation?

"Aidez-nous à vous aider, bon sang!". Cet appel de Jean-Yves Le Drian au gouvernement libanais sonne comme une supplique. Depuis le mois d’octobre 2019, le pays du Cèdre s'enfonce dans une crise tellement grave que les experts comparent la situation à celle du Vénézuela. La monnaie libanaise ne vaut plus grand chose, les prix explosent, les denrées sont rares, la misère s'installe avec de graves situations de violence. Comment ce pays, autrefois surnommé "la Suisse du Moyen Orient", comme le rappelle The Conversation, s'est-il retrouvé dans cette situation catastrophique?

> Les causes du désastre

Le Liban vit la pire crise économique de son histoire. Le pays a longtemps été dans une bulle fragile en vivant à la fois sur l'endettement et sur le soutien des Libanais de l'étranger qui envoyaient chaque année jusqu'à 7 milliards de dollars.

La crise mondiale du Covid n'a rien arrangé. La dette du pays approche désormais 100 milliards de dollars, soit plus de 170 % du PIB. En mars, l'Etat a annoncé qu'il était dans l'impossiblité de payer la première tranche de sa dette (1,2 milliard de dollars) et l'ensemble de ses bons du Trésor émis en dollars.

Les résidents les plus fragiles, qui vivaient grâce au soutien de leurs familles installées aux Etats-Unis, en Europe, dans les pays du Golfe ou en Asie, ont eu les vivres coupés pratiquement du jour au lendemain.

La situation a eu un effet en cascade. Elle a créé une forte dépréciation de sa monnaie, une explosion de l'inflation et des restrictions bancaires draconiennes sur les retraits et les transferts à l'étranger.

> Les conséquences financières

Les banques ont limité les retraits en dollars, même pour les comptes en devise américaine. Les clients ne peuvent retirer que des livres libanaises à un taux de change décidé par leur établissement.

En juin, les banques ont relevé ce taux à 3850 livres pour un dollar contre 3000 livres en avril. Officiellement, la livre est toujours indexée sur le dollar depuis 1997 au taux fixe de 1507 livres. Mais dans la rue, la monnaie s'échange désormais à plus de 9000 livres pour un dollar.

"Il n'y a plus d'approvisionnement en dollars, leur seule solution est de donner plus de livres libanaises aux déposants", explique l'économiste Jad Chaaban. "La Banque centrale est juste en train d'imprimer de la monnaie pour pallier toute pénurie de devises étrangères".

> Le casse-tête d'une réforme

Pour enrayer la dépréciation, le gouvernement s'est engagé à injecter des dollars sur le marché des changes, sans succès. Le pays négocie depuis le 13 mai une aide de 10 milliards de dollars avec le Fonds monétaire international (FMI) mais le processus piétine en raison de réformes qui tardent à arriver, et pour cause.

Pour la directrice du FMI Kristalina Georgieva , "le coeur du problème, est de savoir s'il peut y avoir un consensus dans le pays pour ensuite lancer une série de mesures, très difficiles mais nécessaires".

Comme l'explique Ouest France, l'équilibre politique libanais est délicat. Pour satisfaire les différentes confessions religieuses, dix huit au total, et les clans familiaux.

"Le système politique a été pensé comme un savant équilibre entre communautés, souvent dominées par des clans familiaux. Les réformes relèvent du casse-tête, surtout quand il s’agit d’argent public. Les caisses de l’État servent plus souvent à alimenter les réseaux clientélistes qu’à développer le pays…"

Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) confirme cette situation qu'il compare à une pyramide de Ponzi.

"La plupart des hommes politiques sont actionnaires des grandes banques du pays et il s'est avéré qu'il y avait une sorte pyramide de Ponzi qui avait été érigée, une pyramide à la Madoff".

En mai, le président du syndicat des bureaux de change, Mahmoud Mrad, a été arrêté, et le directeur des opérations monétaires à la Banque centrale, Mazen Hamdane, inculpé de "manipulation de la monnaie nationale".

Les experts qui négocient avec le FMI, eux, jettent l'éponge. Fin juin, le directeur général du ministère des Finances Alain Bifani a annoncé sa démission après 20 ans à ce poste. Il est le deuxième négociateur à démissionner en quelques jours seulement. Le 18 juin, Henri Chaoul avait annoncé son retrait en dénonçant "un manque de volonté de mettre en oeuvre des réformes".

Selon l'agence AP, le Liban espère obtenir une aide de la Chine. Mais ce serait à double tranchant. "Elle risque de provoquer l'ire des États-Unis, ce qui signifie qu'une telle décision pourrait se faire au détriment des relations libano-américaines", explique AP.

> "Un scénario à la Venezuela"

Michelle Bachelet, Haut-Commissaire aux droits de l'Homme de l'ONU, estime que la situation est "hors de contrôle". Le directeur de recherche à l’Iris craint un "scénario à la Venezuela". Pour éviter ce chaos, ceux qui le peuvent tentent de rejoindre leur famille à l'étranger.

La crise a fait plongé la classe moyenne dans la précarité. Selon les autorités, 45% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Soit les gens ont perdu leur emploi, soit leur salaire ne permet même plus d'acheter de quoi se nourrir. Un salaire d'un million de livres libanaises vaut désormais moins de 200 dollars, contre 700 dollars il y a un an.

Dans un pays où quasiment tout est importé, le prix des produits alimentaires ont bondi de 72% entre octobre 2019 et fin mai 2020, selon l'Association de protection des consommateurs.

En près de deux mois, le prix du kilo de boeuf chez certains bouchers de Beyrouth est passé de 18.000 livres libanaises à 50.000 livres, tandis que la viande de mouton atteint désormais les 80.000 livres contre 30.000 auparavant.

Dans les pharmacies, le paquet de couches le moins cher vaut désormais 20 euros (au taux de change officiel), contre neuf euros auparavant, indique un pharmacien local. Quant au lait en poudre pour bébé, certaines marques ont vu leur prix augmenter du tiers voire tripler, passant pour l'une des marques importées de 9 à 27 euros.

Selon une source sécuritaire, le Liban enregistre depuis plusieurs semaines un "nouveau type de vol" qui concerne "le lait pour enfants, les produits alimentaires et les médicaments".

> Explosion des violences

En effet, la pauvreté, fait exploser une délinquance inédite. Des citoyens s'improvisent "braqueurs" pour obtenir de quoi vivre. Près de la moitié des quelque quatre millions de Libanais vivent dans la pauvreté et 35% de la population active est au chômage.

Selon les statistiques officielles, 863 cambriolages et braquages de maisons, magasins et pharmacies ont été enregistrés sur les cinq premiers mois de 2020 dans le pays, soit 173 par mois. Une hausse énorme par rapport à 2019 qui en avait enregistré 650 sur toute l'année

Ceux qui possèdent encore des dollars ne savent plus quoi en faire. Ils ne veulent les mettre en banque et craignent de se faire cambrioler en les gardant chez eux.

Début juillet, le vol d'un coffre-fort rempli de billets verts dans un restaurant-bar d'une rue huppée de Beyrouth a défrayé la chronique. Une vidéo virale relayée sur les réseaux sociaux à partir d'une caméra de surveillance montre trois personnes transportant un énorme coffre au milieu de la nuit.

Des libanais posent devant des frigo vides pour les photographes de l'AFP
Des libanais posent devant des frigo vides pour les photographes de l'AFP © JOSEPH EID, Mahmoud ZAYYAT, Ibrahim CHALHOUB

Pour faire prendre conscience de la situation, les photographes de l'AFP ont visité les intérieurs et les cuisines des principales villes du pays: à Beyrouth, Tripoli, Byblos, Jounieh et Saïda. Libanais et Libanaises ayant accepté d'être photographiés à côté de leurs réfrigérateurs laissés grands ouverts, dans des cuisines parfois sombres et sommaires ou des salons à l'ameublement spartiate.

Pascal Samama, avec agences