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Avec la crise, les plus pauvres n'ont pas pu épargner et ont été contraints de s'endetter

L'énorme surplus d'épargne depuis le début de la crise profite avant tout aux 20% des ménages les plus aisés. La situation financière des Français les plus modestes s'est au contraire dégradée depuis mars.

L'épargne des ménages a littéralement explosé depuis mars dernier. De nombreuses estimations ont été publiées ces derniers mois mais elles vont toutes dans le même sens. En revanche, il y avait peu de détails sur la manière dont les Français ont pu épargner en fonction de leurs revenus et de leur niveau de vie. Une nouvelle étude du Conseil d'analyse économique (CAE), publiée ce lundi et relayée par Les Echos, vient dévoiler quelques données très intéressantes à ce sujet.

Le CAE a scruté à la loupe les comptes bancaires de 300.000 ménages (strictement anonymisés) clients du Crédit Mutuel ainsi que les données du groupement des cartes bancaires CB. Selon cette étude, le surcroît d'épargne des Français entre mars et fin août était de 50 milliards d'euros. Cette estimation repose sur "l’accumulation faite par les ménages depuis le confinement sur leurs comptes courants, comptes d’épargne, comptes d’assurance vie et comptes titres, nette des variations de leur dette". Il s'agit de l'écart par rapport à l'épargne qui aurait été attendue si la croissance de celle-ci avant la crise s'était prolongée au même rythme.

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On notera que dans une autre étude, la Banque de France évaluait plutôt le montant de l'épargne économisée par les Français à 85,6 milliards d'euros entre mars et juillet. Un montant qui devrait s'élever à 100 milliards d'euros d'ici la fin de l'année, toujours selon la Banque de France. Une autre étude de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), diffusée fin juin, tablait pour sa part sur 75 milliards d'euros d'épargne forcée entre la mi-mars et début juillet.

Ruée sur les placements liquides

Si les montants et les méthodes varient, la tendance reste néanmoins massive. Et l'étude du CAE nous donne de nouveaux éléments d'analyse précieux. Ainsi, comme le veut l'adage financier en cas de crise, "cash is king". Les épargnants ont fait de la trésorerie disponible et de la liquidité de leurs actifs leur priorité absolue. "Le surcroît d’épargne s’est matérialisé surtout par une augmentation des soldes des comptes courants et des comptes d’épargne et par une diminution de la dette, très peu par une augmentation des comptes titres, tandis que l’assurance‐vie est en net recul", soulignent ainsi les auteurs du rapport du Conseil d'analyse économique.

Contribution de chaque classe d’actifs  à l’évolution du patrimoine financier net
Contribution de chaque classe d’actifs à l’évolution du patrimoine financier net © CAE

Sans surprise, ce sont avant tout les plus riches qui ont le plus épargné. Ainsi, "le surcroît d’épargne des deux déciles les plus aisés s’élève en effet à 32 milliards d’euros" sur les 50 milliards d'épargne forcée. "Près de 70% du surcroît de l’épargne ont donc été faits par 20% des ménages", résume le CAE. En effet, les familles les plus aisées sont celles qui consomment le plus des services qui peuvent être reportés (en particulier les voyages, les achats culturels, les sorties au restaurant ou les loisirs).

Toutefois, pour les ménages les plus modestes, c'est la mécanique inverse qui s'est mise en place. Ils ont moins épargné qu'habituellement. "Alors que l’épargne est très au‐dessus de la normale pour les plus aisés en fin de période, elle est en dessous pour les plus modestes", remarquent les économistes du CAE. "Cela se traduit aussi par une baisse de l’endettement des plus aisés (probablement expliqué par un moindre recours au crédit) contre une augmentation pour les plus modestes". Autrement dit, les ménages les plus pauvres ont été contraints de s'endetter pour passer la crise et ont vu leur patrimoine financier net de dettes diminuer.

Contribution à la croissance du patrimoine financier net  par décile de dépenses pré‐Covid
Contribution à la croissance du patrimoine financier net par décile de dépenses pré‐Covid © CAE

Comment l'expliquer? "Les ménages modestes ont moins baissé leur consommation, puisque celle‐ci se concentre plus sur les biens essentiels. Ils ont néanmoins connu un rebond ensuite", explique le CAE. Alors que les ménages les plus riches, eux, n'ont toujours pas retrouvé leur niveau de consommation d'avant crise. En outre, le Conseil d'analyse économique évoque une potentielle divergence en matière de revenus, avec des ménages modestes qui auraient davantage vu leurs revenus baisser depuis le début de la crise. Si pour l'instant, le CAE n'observe pas "directement" ce phénomène, d'autres études, notamment de l'OFCE, montrent que les ménages modestes sont les plus exposés au chômage partiel.

En analysant la propension des ménages à consommer après avoir reçu l'allocation de rentrée scolaire (ARS), les auteurs du rapport confirment "la grande sensibilité des ménages à bas revenus et à faible épargne aux variations du revenu". Ce sont les plus modestes qui ont en effet tendance à consommer immédiatement d'éventuels revenus supplémentaires. Les plus riches, eux, vont davantage épargner. C'est pourquoi la Conseil d'analyse économique estime "qu’un soutien beaucoup plus franc aux ménages les plus modestes, plus exposés aux conséquences économiques des mesures sanitaires, va très rapidement s’avérer nécessaire".

https://twitter.com/jl_delloro Jean-Louis Dell'Oro Rédacteur en chef adjoint BFM Éco