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Pourquoi les épargnants veulent remettre du sens dans leurs placements financiers

Les placements responsables ont la cote en France

Les placements responsables ont la cote en France - Pixabay / Nattanan23

Alors que de plus en plus de gens ont du mal à trouver du sens à leur vie et à leur travail, une part croissante des épargnants se tournent vers la finance responsable. Décryptage avec l'économiste Mickaël Mangot.

La finance responsable a le vent en poupe, avec des placements sur ce segment qui ne cessent de gonfler. A fin 2019, l'encours de la gestion "investissement responsable" pesait 1.861 milliards d'euros en France (+28% sur un an), selon l'Association française de gestion financière (AFG). Et cela correspond à une tendance de fond dans une société où la perte de repère et de sens prend de l'ampleur. Décryptage avec l'économiste Mickaël Mangot. Ce dernier dirige l’Institut de l’Economie du Bonheur, enseigne à l’ESSEC et à l’AgroParisTech et anime le podcast Homo Econovirus. Il vient de publier le livre L’Empire du sens aux éditions Eyrolles.

BFM Patrimoine : Dans votre livre L’Empire du sens, vous indiquez que près de 30% des Français ne trouvent pas de sens à leur vie*, soit quasiment le niveau le plus élevé dans le monde. Comment expliquer un tel sentiment ?

Mickaël Mangot: L’absence de sens dans la vie n’est pas un problème proprement français. On retrouve le même phénomène dans la plupart des pays développés. Concrètement, plus les pays ont un PIB par habitant élevé et moins leurs habitants sont nombreux à considérer que leur vie a une finalité ou un sens important! Cette observation m'a beaucoup surpris. En économie du bonheur, nous avons plutôt l'habitude d'observer que les habitants des pays riches sont plus heureux que les habitants des pays en développement.

Pourquoi est-ce l’inverse pour le sentiment de sens dans la vie? En investiguant, je suis arrivé à la conclusion qu’il y a actuellement dans les pays riches comme un effet ciseau. Il y a d’une part de moins en moins de sens donné par nos existences modernes à cause du reflux progressif des sources de sens traditionnelles (la religion, la famille, la carrière) et de la contradiction posée par le dérèglement climatique à l’idée de progrès collectif. Et il y a d’autre part de plus en plus de sens demandé par des individus sur-éduqués, sur-informés, saturés de consommations et qui ont des aspirations nouvelles auxquelles le modèle "métro-boulot-conso" répond mal.

Et la France est un cas extrême parce que c’est un pays très pessimiste quant à l’avenir et aussi parce que c’est un des pays développés où la religion est la moins importante dans la vie des gens.

Y-a-t-il aussi un problème d’absence de sens dans le travail?

Le constat concernant le travail est plein de nuances. David Graeber, un anthropologue américain décédé au début du mois, avait fait sensation avec un livre intitulé Bullshit Jobs (Les emplois à la con). Dans son livre, il assurait que la vaste majorité des travailleurs de bureau étaient amenés à dédier leur vie à des tâches inutiles et sans réel intérêt, que ce soit pour l’entreprise qui les emploie ou pour la société dans son ensemble. D’où chez eux un sentiment terrible d’absence de sens.

Pour autant, quand on questionne les travailleurs sur leur sentiment de sens au travail, plus des trois quarts considèrent que leur travail a un sens, contredisant l’affirmation de Graeber.

Toutefois le sens qu’ils reconnaissent à leur travail n’est peut-être pas le sens qu’ils recherchent, lequel se situerait entre développement personnel et impact sociétal. Ce qui peut expliquer le faible niveau d’engagement dans le travail qu’on observe, notamment en France.

En matière de patrimoine, est-on également tenté de redonner du sens à ce que l'on possède? Est-ce une tendance qu'on observe, par exemple chez les jeunes?

Il y a aujourd’hui une très forte demande de sens qui s’exprime dans tous les domaines de la vie: dans la consommation, le travail, les loisirs et aussi en matière d’épargne. Concernant l’épargne, cela se traduit par une sensibilité croissante des épargnants aux thématiques de la finance responsable, éthique et verte.

Et oui, les générations Y et Z sont effectivement les plus désireuses de combiner recherche de sens et de performance pour leur épargne. Au risque de la caricature, on peut dire que ce qui les différencie des générations précédentes, c’est qu’ils ne veulent plus cloisonner les différentes dimensions de leur vie. Il ne s’agit plus pour eux d’un côté de gagner de l’argent grâce à leur travail et leur épargne et de l’autre de faire le bien par des dons et du bénévolat. Ils cherchent à être en accord avec leurs valeurs ou à avoir un impact positif partout et tout le temps.

Si les jeunes ont encore peu de patrimoine, ils sont amenés à hériter prochainement de sommes considérables provenant de leurs parents baby-boomers. Ce faisant, ce sont eux qui poussent la finance à faire sa révolution aujourd’hui.

Avoir des actifs responsables, est-ce rentable? Ou cela a-t-il un coût à long terme? Faut-il troquer une partie de son rendement pour retrouver du sens?

Sur les dernières années, les approches socialement responsables ont été très performantes en Bourse. Il existe maintenant de nombreux indices qui sélectionnent les entreprises sur la base de critères extra-financiers en plus du critère classique de la capitalisation. Ces indices responsables ont eu tendance sur les cinq dernières années à surperformer les indices conventionnels. Par ailleurs, il est également prouvé qu’une sélection à partir des critères dits ESG (environnement, social et gouvernance d’entreprise) a tendance à également diminuer le risque du portefeuille en évitant les titres de sociétés exposées à des controverses. Donc, sur la période récente, l’épargnant responsable a réussi le tour de force d’avoir été aligné avec ses valeurs personnelles tout en améliorant la rentabilité de son portefeuille et en prenant un peu moins de risque.

Après, il n’est pas sûr qu’à long terme, les épargnants responsables continueront de gagner sur tous les tableaux. Normalement, si les prix de marché sont justes, ce sont les titres les plus risqués qui doivent être les plus rémunérateurs. Donc si la gestion socialement responsable conduit à diminuer le risque, elle devrait aussi finir par afficher une moindre performance…

Que pèse aujourd'hui la finance responsable par rapport à la finance "classique"?

Tout dépend du périmètre que l’on attribue à la finance responsable. Avec une définition large, environ 50% des actifs sous gestion professionnelle incluent d’une manière ou d’une autre une composante responsable en Europe, et entre 25% et 30% aux Etats-Unis.

Comment trouver des investissements responsables? A qui se fier et comment placer son argent?

Sur les marchés financiers, il y a trois façons de mettre en place des stratégies responsables. Premièrement en achetant soi-même des titres de société qui ont de bonnes notes ESG. Sur certains sites d’information financière, on peut trouver gratuitement les notes ESG des entreprises cotées. Mais ce ne sont que des notes agrégées qui ne permettent pas de rentrer dans le détail. Or, l’histoire récente a montré que ces notes agrégées pouvaient empêcher de percevoir les problèmes et, en cela, étaient insuffisantes pour anticiper les controverses très coûteuses pour les entreprises, comme dans les cas de Volkswagen, de l’électricien PG&E aux Etats-Unis, de l’entreprise de mode Boohoo en Angleterre ou de Wirecard en Allemagne.

Deuxièmement, on peut choisir des fonds et des sociétés de gestion qui revendiquent une sélection responsable des titres. Là, il faut creuser dans les documents commerciaux et les rapports de gestion pour comprendre la stratégie du fonds, connaître les sources d’information extra-financière du fonds (internes ou externes) et voir si les prises de position coïncident bien avec la stratégie. Le risque de green washing ou de purpose washing est malheureusement bien réel.

Enfin, troisièmement, on peut recourir à des ETF qui répliquent la performance d’indices responsables. C’est une solution moins coûteuse en termes de frais de gestion mais qui questionne. Pour être bien sûr qu’une entreprise cotée est responsable, il faut idéalement mener un audit approfondi et pas seulement se fier aux notes des agences extra-financières. La gestion active, quand elle a des équipes importantes dédiées à l’analyse extra-financière, peut effectivement avoir un avantage sur les fonds passifs.

*Oishi S. et Diener E., "Residents of Poor Nations Have a Greater Sense of Meaning in Life Than Residents of Wealthy Nations", Psychological Science, 2013

https://twitter.com/jl_delloro Jean-Louis Dell'Oro Rédacteur en chef adjoint BFM Éco