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Oui, la croissance de la Chine ralentit... et c'est rassurant

La Chine cherche à réorienter l'économie vers la consommation  (photo d'illustration)

La Chine cherche à réorienter l'économie vers la consommation (photo d'illustration) - Fred Dufour - AFP

INTERVIEW L'économie chinoise a été au cœur d'une tempête boursière cet été qui s'est désormais bien calmée. En cause: la croissance du pays, en forte baisse. Et pourtant il faut presque se réjouir de ce ralentissement. Explications avec Christian Déséglise de HSBC.

La tempête puis le calme. Au mois d'août dernier, les différentes places boursières ont pris peur, effrayées par les doutes autour de l'économie chinoise. Deux mois après, plus rien. Le pays, qui se penche cette semaine sur son plan quinquennal, continue son chemin vers une croissance plus soutenable et plus modeste.

Son PIB devrait ainsi afficher une hausse d'un peu moins de 7% cette année soit un niveau d'une faiblesse inédite. De plus, ce mardi 3 novembre, le président Xi Jinping a implicitement indiqué viser un taux "plancher" de 6,5% pour les cinq années à venir. 

Et pourtant, pour Christian Déséglise, cadre dirigeant chez HSBC en charge des banques centrales et professeur à l'Université de Columbia de New York, ce ralentissement constitue presque une bonne nouvelle Interview.

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- © HSBC

>Il y a deux mois, tout le monde avait les yeux rivés sur la Chine et la panique boursière. Désormais le calme est revenu. Comment l'expliquer?

Christian Déséglise: Il y a effectivement eu plus de peur que de mal. Généralement, on a peur de ce que l'on ne comprend pas. Et il y a beaucoup d'incompréhension dans le cas de la Chine. Je pense aussi que les autorités chinoises n'ont pas été très bonnes dans la gestion de leur communication, c’est-à-dire que certaines mesures annoncées n'ont pas été suffisamment expliquées ou coordonnées entre les différentes autorités.

Ensuite les répercussions globales sur les marchés actions étaient curieuses car il y a moins de 3% d'investisseurs étrangers en Chine, qui, en outre, sont des investisseurs de long terme. Cela ne concernait donc pas les marchés globaux. Là encore l'impact était dû à un manque de compréhension. Sur les devises, cette crise a pris les marchés par surprise car la dévaluation du yuan a été mal interprétée: les marchés l'ont considéré comme une mesure destinée à soutenir les exportations alors qu'il s'agissait de libéraliser la devise. 

Quand toutes ces choses ont été analysées de manière correcte on a compris que tout n'allait pas si mal en Chine, que la croissance n'allait pas tomber d'une falaise mais qu'au contraire plusieurs indices montraient que la conjoncture était favorable. On s'est aussi rendu compte que le gouvernement chinois avait des instruments en sa possession pour soutenir l'économie. Et du coup les marchés se sont un peu rassurés.

> Cette crise boursière est-elle définitivement passée?

C.D: Aujourd'hui la situation s'est fortement calmée, après une période de flottement. Sur le marché action elle s'est stabilisée et devrait se normaliser complètement d'ici à quelques mois. Sur les devises, les autorités chinoises prennent toutes les bonnes mesures pour que tout se stabilise.

> Beaucoup pensent que la croissance chinoise passera sous les 7%. Vous tablez sur un chiffre de 7% pile pour 2015 et 2016. Pourquoi?

C.D: Plusieurs éléments. D'abord il y a une stabilisation du marché immobilier avec une reprise des ventes depuis quatre-cinq mois. Le nombre de villes où les prix augmentent est désormais supérieur au nombre de villes où ils diminuent. L'immobilier est donc en reprise et va avoir un impact sur le PIB dans les prochains mois.

En parallèle la consommation est toujours forte, de l'ordre de 8 à 10% et la confiance des ménages est bonne. Elle est même en train d'augmenter. A cela s'ajoute le rééquilibrage de l'industrie manufacturière vers les services qui est en cours et qui est une bonne chose. Car avec 1% de croissance des services on crée d'avantage d'emploi qu'avec 1% dans l'industrie, qui emploie moins de main d'œuvre. Ce qui fait que l'on a besoin de moins de croissance qu'autrefois pour générer autant d'emplois. De plus, la politique monétaire a été assouplie depuis plusieurs mois et des programmes d'investissements ont été décidés. Tout cela commence à se voir dans les chiffres.

Et même si tous ces indicateurs venaient à s'affaisser, le gouvernement pourrait agir. Il pourrait baisser davantage les taux, réduire les réserves obligatoires, mais aussi s'endetter et faire des programmes d'investissements importants dans les infrastructures où les besoins sont élevés.

> Ce chiffre de 7% reste toutefois loin de la croissance qu'a connue pendant longtemps la Chine...

C.D: Il ne faut pas trop se focaliser sur ce seul chiffre qui n'est pas si important que cela. Depuis des années, les autorités martèlent que ce n'est plus la quantité qui compte mais la qualité. Un exemple: l'économie chinoise est gérée par un gouvernement central mais aussi par de nombreuses autorités et entités locales.

Et la façon dont tous ces administrateurs sont rétribués se fait en fonction d'un ensemble d'objectifs appelé "scorecards". Or pour certaines régions et municipalités les objectifs de croissance quantitatifs ont été totalement éliminés au profit d'objectifs qualitatifs. De plus, la Chine tente actuellement de rééquilibrer sa croissance, c'est-à-dire d'augmenter la part de la consommation dans son PIB et diminuer celle de l'investissement. Or, ce procédé ne peut marcher si la croissance globale reste autour de 10%. Elle a ainsi absolument besoin d'avoir une croissance plus modeste, atour de 6-7%.

Au final, c'est plutôt une bonne chose d'avoir une économie qui ralentit. C'est un indicateur de succès. Dans un pays qui a une économie qui mûrit, il est donc tout à fait normal d'observer une baisse de croissance.

> La Chine réussit-elle ce rééquilibrage?

C.D: Oui, elle est en train de le réussir. Le Premier ministre Li Keqiang a toutefois expliqué que tout ce processus s'apparente à une partie d'échecs. Des pièces sont bougées à court terme, pour relancer la croissance si besoin. D'autres sont bougées dans un schéma à long terme .Et c'est une partie d'échec qui n'est pas facile à jouer: on peut ainsi avoir des mouvements à court terme qui peuvent sembler contradictoire avec les objectifs de long terme mais qui sont nécessaires pour éviter une crise et stabiliser la croissance.

> Est-ce une menace ou une opportunité pour les entreprises étrangères en Chine?

C.D: Tout va dépendre des entreprises. Pour celles qui exportent des matières premières ce n'est pas forcément une bonne chose car la croissance chinoise sera moins consommatrice de matières premières. Mais ça l'est pour les entreprises qui sont tournées vers la consommation intérieure et notamment vers des symboles de luxe et de statut. Voilà pourquoi les résultats d'Apple sont si importants: ils sont complètement sur ce créneau.

Il y aura des marchés importants pour les firmes qui sont tournées vers la protection de l'environnement ou le traitement des eaux, même si des concurrents chinois sont déjà bien positionnés là-dessus. Les cinq années qui viennent vont ouvrir des tas d'opportunités dans les secteurs où la Chine investira: énergie verte, voiture verte, transports, traitement des eaux, réseaux urbains, lutte antipollution.

> Quand la Chine cessera-t-elle d'être un pays émergent?

C.D: Je pense d'ici 7 à 10 ans. Ils sont actuellement à un revenu annuel de 7.000 dollars par an par habitant et doivent passer à 12.700 dollars pour remplir le critère de la Banque mondiale. C'est faisable. Il faudra pour cela la Chine réussisse ce rééquilibrage, ce qui va prendre du temps. C'est la clef et la seule façon de créer durablement de la richesse pour les générations futures.

> Qu'attendre du prochain plan quinquennal mené par la Chine?

C.D: Je pense que cela va être une continuation de ce qui s'est fait depuis quelques années avec une même politique de rééquilibrage de la croissance, d'internationalisation du yuan avec une plus grande convertibilité de la devise, et une croissance plus verte. Ce sera donc une continuation du processus de réformes engagé.