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Libéré, Moubarak va-t-il récupérer son inestimable fortune?

Poursuivi pour la mort de manifestants pendant le soulèvement de 2011, Hosni Moubarak a finalement été acquitté

Poursuivi pour la mort de manifestants pendant le soulèvement de 2011, Hosni Moubarak a finalement été acquitté - AFP

Alors que l'ex-président égyptien a été libéré la semaine dernière, ses avoirs, dont on ignore le montant précis, restent bloqués dans plusieurs pays européens. Lui seront-ils restitués? Rien n'est moins sûr.

Le parquet égyptien a ordonné la semaine dernière la remise en liberté d'Hosni Moubarak, acquitté au début du mois dans le cadre du procès sur la mort de manifestants à l'occasion du soulèvement de 2011. Mais l'ancien raïs va-t-il pour autant remettre la main sur l'intégralité de sa fortune, disséminée dans plusieurs pays étrangers?

Hosni Moubarak est toujours sous le coup d’une interdiction de quitter le territoire, et l'Union européenne a prolongé mercredi le gel de ses avoirs détenus dans les différents pays membres, jusqu’en mars 2018. Par ailleurs, 570 millions de francs suisses (539 millions d’euros) sont toujours bloqués par la justice helvétique. Sur le continent européen, les avoirs de l’ancien président égyptien et de sa famille (tout du moins ceux qui ont été localisés) resteront donc bloqués pour une septième année consécutive.

Des scénarios hypothétiques

"En 2011, après la chute de Moubarak, le nouveau gouvernement égyptien a demandé le gel de tous ses avoirs à l’étranger. L’Union européenne a notamment transmis un ordre administratif en ce sens à tous ses pays membres, ordre renouvelé chaque année depuis" explique Jackson Oldfield, responsable du plaidoyer au Forum civil pour le recouvrement des avoirs (CiFAR), joint par BFM Business.

Cette ONG fondée en 2015 à Berlin s’est donnée pour mission "de construire un réseau mondial d’organisations de la société civile travaillant sur le recouvrement d’avoirs". Dans le cas de l'Égypte, le chemin est encore très long avant que la société civile ne parvienne à remettre la main sur les sommes détournées. Plus tortueux, même, que celui qui pourrait permettre à Hosni Moubarak de récupérer son argent. Les différents scénarios envisageables sont hypothétiques, et les obstacles nombreux.

La mainmise de l'armée

"Normalement, une enquête est lancée dans le pays d’origine. Imaginons qu’une nouvelle enquête soit ouverte, que Moubarak soit condamné et que toutes les voies de recours soient épuisées. Le pays étranger peut alors débloquer les avoirs" détaille Jackson Oldfield.

Très hypothétique, ce scénario obligerait les parties prenantes à faire preuve de patience: la Suisse et le Luxembourg ont ainsi annoncé la semaine dernière qu’ils dégelaient les avoirs de l’ancien président péruvien Alberto Fujimori, d’une valeur de 16 millions de dollars. Des avoirs qui étaient bloqués depuis... 2002.

Autre possibilité: Hosni Moubarak est condamné, mais les pays dans lesquels ses avoirs sont gelés refusent de libérer les fonds. "Certains rapports s’interrogent sur l’impartialité de la justice égyptienne, explique Jackson Oldfield. La justice européenne, par exemple, pourrait ne pas libérer les fonds si elle n’a pas confiance". En clair, si les États membres craignent que les avoirs dégelés soient de nouveau détournés à leur arrivée en Égypte. Car depuis le coup d’État qui a destitué le président Morsi en 2013, plaçant un an plus tard le maréchal Al-Sissi à la tête du pays, la mainmise de l'armée sur l’administration égyptienne n'offre aucune garantie de transparence.

"En Égypte, ce n’est pas le Gafi ou Tracfin qui opèrent" explique Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS, en faisant référence au groupe d’action financière, un organisme international de lutte contre le blanchiment, et au service du ministère des Finances français dédié aux mêmes tâches. "Sissi pourrait décider de récupérer une partie des sommes débloquées. Dans la mesure où cela restera une affaire égypto-égyptienne, cela ne fera pas d’éclaboussures" poursuit-il.

Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, futur président de l'Egypte, en 2013
Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, futur président de l'Egypte, en 2013 © DSK / EGYPTIAN AL-MASRIYA TV / AFP

Et si Moubarak était définitivement blanchi dans toutes les enquêtes le concernant? "Ses avocats pourraient aller réclamer le dégel auprès des pays étrangers, qui auraient du mal à refuser: s’il n’était plus condamné pour corruption dans son pays d’origine, cela donnerait à ses représentants de sérieux arguments" analyse Jackson Oldfield. L'ancien président pourrait donc éventuellement remettre la main sur une partie de sa fortune.

À moins que les États étrangers ne décident eux-mêmes de lancer leurs propres procédures et fassent condamner Hosni Moubarak dans les pays dans lesquels lui et sa famille détiennent des fonds gelés. Mais la probabilité d'une telle démarche est faible. Rien n'oblige ces pays à faire du zèle.

Le simple fait d’obtenir des informations sur les avoirs gelés dans certains pays relève parfois du parcours du combattant: "Certains pays ne transmettent aucune information" concède Jackson Oldfield. "C’est pourtant la mission des gouvernements de savoir quels montants sont disséminés sur leur territoire", regrette Kinda Hattar, coordinatrice régionale Maghreb de l’ONG Transparency International. "Certains pays ont intérêt à détenir ces avoirs. Ce n’est pas qu’un problème égyptien".

Solution à l'amiable

Reste la solution à l'amiable, à l'image de l'accord signé entre l'État égyptien et Hussein Salem. Ce partenaire en "affaires" de Moubarak, condamné par contumace pour corruption, a obtenu le droit de revenir vivre au Caire en cédant 75% de sa fortune aux autorités, soit environ 850 millions de dollars. Dans ce cas de figure, Hosni Moubarak récupérerait une partie de sa fortune, charge au pouvoir de faire bon usage des sommes restantes.

Quel que soit le scénario, le peuple égyptien n'est pas près de revoir la couleur des dollars détournés par l’ancien président, alors que le PIB par habitant s’élève à 3.761 dollars, un chiffre comparable au Kosovo ou au Guatemala. Et qu'on estime à 30 millions le nombre d’Égyptiens vivant sous le seuil de pauvreté.

Enfin, si les avoirs d'Hosni Moubarak à l'étranger étaient dégelés et "rendus" à la population de son pays, des sommes considérables seraient encore dans la nature. Car les actifs gelés ne sont que la partie émergée de l'iceberg. La fourchette des estimations de la fortune de la famille Moubarak est extrêmement large, jusqu’à 70 milliards de dollars selon les calculs réalisés par le Guardian en 2011. Une somme "tout à fait extravagante" selon Marc Lavergne, pour qui on peut toutefois à minima parler "de plusieurs milliards de dollars". Plusieurs milliards de dollars disséminés en Égypte et à l’étranger, alors que "seulement" quelques centaines de millions de dollars sont aujourd’hui localisés.

Détournements

Comment la famille Moubarak a-t-elle amassé une telle fortune? Commissions sur les contrats d’armement à l’époque où Hosni était chef des armées, promotion immobilière sur des terrains militaires, commissions "obligatoires" au bénéfice d’une société détenue par son fils Gamal sur les contrats signés en Égypte, notamment par des sociétés étrangères, prélèvements indus sur les lucratifs projets de la vallée du Nil ou du Canal de Suez… Les sources étaient variées. "Il n’y avait aucune comptabilité, aucune obligation de transparence. C’était du profit garanti" expliquait il y a quelques années le professeur Amaney Jamal de l’université de Princeton.

Six ans après le soulèvement, les choses ont-elles vraiment changé en Égypte? Le limogeage de l’ancien chef de l’Autorité centrale d’audit d’Égypte (l’équivalent de la cour des comptes) pour ses propos dénonçant le coût de la corruption n’est pas de nature à rassurer. Il n'est donc pas totalement exclu qu'Hosni Moubarak finisse par remettre la main sur une partie de sa fortune. Si c'était le cas, on pourrait de nouveau le voir mener une vie tranquille, en toute discrétion: "Il avait un train de vie modeste. Il n’a jamais montré de goût particulier pour le luxe" se souvient Marc Lavergne. On dit ses fils plus attirés par l’argent, surtout le cadet Gamal. Celui qui, avant le soulèvement, était pressenti pour prendre la suite de son père, a été libéré avec son frère Alaa fin 2015.

Thomas Oliveau