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La dette africaine, la partie visible d'une bombe à retardement?

Cette semaine, le G20 a acté la suspension du service de la dette des pays africains, très fragiles face à la crise. Mais la plupart des pays émergents se sont également largement endettés pendant la dernière décennie et se retrouvent terriblement affectés par la récession actuelle.

La crise va-t-elle déclencher la bombe de la dette mondiale? Alors que les pays du monde entier dégagent des liquidités impressionnantes pour venir en aide à leur économie paralysée par la pandémie, la question de la dette des pays émergents revient sur la table. A commencer par celle des pays africains, suspendue en partie pendant au moins un an par les pays créanciers du G20 pour leur permettre de faire face à cette crise.

Mais la dette des pays africains reste la partie émergée de l'iceberg. La chute brutale du PIB mondial risque, en effet, de pousser certains pays dans leurs derniers retranchements voire de les pousser jusqu'au défaut de paiement. "Depuis dix ans, il y a eu une augmentation très importante de la dette dans le monde entier et notamment dans les pays émergents" résume Pierre Cailleteau, managing director au sein de l’équipe "conseil aux gouvernements" de Lazard. Car si les grandes économies ont les reins solides pour absorber des montagnes de dettes, ceux qui étaient en forte croissance économique ne disposent pas des mêmes outils pour gérer les emprunts qui se sont multipliés depuis la crise de 2008.

55.000 milliards de dollars

Selon la Banque mondiale, le niveau global de la dette (ménages, entreprises et Etats compris) dans les économies émergentes et en développement a atteint le montant record de 55.000 milliards de dollars en 2018, soit en moyenne 168% du PIB. "Les pays émergents ont eu un recours très important aux marchés financiers tandis que des pays en développement ont commencé à avoir accès aux marchés de capitaux et, par ailleurs, ont bénéficié de crédits bilatéraux, notamment de la Chine pour certains pays africains" poursuit Pierre Cailleteau. En clair, la dette est énorme et la question est de savoir si elle sera soutenable dans cette crise mondiale, alors que certains Etats comme l'Argentine ou le Liban ont déjà fait défaut.

Cette crise a ainsi un faux air des années 1980, lorsque l'Amérique latine a été entraînée dans une spirale de défauts de paiement. "La grande différence avec ce nouveau cycle d'endettement, c'est qu'une part énorme de cette dette est en monnaie locale" et non en dollars, explique Thomas Lambert, lui aussi managing director chez Lazard. "Dans les années 1980, le 'pêché originel' était que tous les pays émergents s'endettaient en dollars et cela créait d'énormes problèmes dès lors qu'il y avait des crises économiques: il y avait des dévaluations des monnaies locales et la dette en dollars explosait."

La leçon a été apprise. "Quand on regarde la Chine, le Mexique ou l'Indonésie, ces pays ont des niveaux de dette très importants mais ce sont surtout des montants en monnaie locales. Ce qui semblait rendre la situation moins problématique, en tout cas avant la crise du coronavirus" poursuit Thomas Lambert.

La récession va rebattre les cartes et un phénomène majeur de fuite de capitaux, bien plus important qu'en 2008, est en cours au risque de bouleverser le fragile équilibre des pays émergents. A cela, il faut ajouter des chocs particuliers à chaque pays. Des Etats sud-américains très dépendants du pétrole, comme l'Equateur, vont particulièrement souffrir de la chute vertigineuse des cours. Chose inédite: les pays du Golfe, comme le Bahreïn, vont aussi se retrouver en difficulté, comme probablement l'ensemble du Proche-Orient.

La situation critique des pays africains

De la même façon, "des entreprises publiques ou parapubliques se sont beaucoup endettées" renchérit Pierre Cailleteau. "Et cette partie est assez difficile à mesurer donc il est même possible que l'on sous-estime la dette totale". Exemple: Pemex, entreprise publique mexicaine chargée de l'exploitation du pétrole, affiche une dette qui dépasse les 100 milliards de dollars.

"Donc tous les pays émergents ne sont pas égaux face à la dette" poursuit Pierre Cailleteau qui énumère les trois critères à prendre en compte: la soutenabilité, c'est-à-dire la capacité à reprendre en main la trajectoire de la dette. Ensuite, la capacité à refinancer avec des taux intérêts raisonnables et enfin le caractère "vivable", c'est-à-dire la part dans les ressources investies dans la dette. "Au Nigéria, qui dépend essentiellement du pétrole, le paiement des intérêts représente 40% des revenus de l'Etat" indique, en exemple, le directeur.

Vient finalement la situation particulière des pays africains. Mercredi dernier, le G20 a décidé de suspendre pour un an le service de la dette (autrement dit les intérêts et le remboursement du principal) pour les pays les plus pauvres, dont une quarantaine de pays africains. Après une première annulation d'une grande partie de leur dette en 2005, ces Etat font face à une situation périlleuse puisqu'ils terminaient un premier cycle historique d'endettement sur le marché.

Et la stratégie à opérer n'est pas si simple. Faut-il aller vers une nouvelle annulation, comme le propose Emmanuel Macron? "Une annulation de dettes doit se faire au cas par cas" juge Thomas Lambert. "L'idée d'une grande initiative panafricaine risque d'embarquer tous les pays dans un processus qui les stigmatiserait dans leur prochain cycle d’endettement".

En d'autres termes, cela enverrait un message négatif aux marchés: prêter à l'Afrique est risqué car tous les dix ans, le continent en entier fait défaut. "Si les pays du G20 imposaient aux fonds d'investissement créanciers de suspendre les remboursements des pays à leur profit, les agences de notation risqueraient aussi de placer tous les pays africains en défaut" prévient Thomas Lambert.

La dette des pays émergents et en développement a donc des faux airs de bombe à retardement, dont le décompte se rapproche dangereusement de zéro. En réalité, tout dépendra de la durée de la crise: une reprise rapide évitera la catastrophe. Mais dans cette pandémie, personne ne tente le pronostic.

L'Argentine, au pire moment

Le pays sud-américain peine à sortir d'une violente crise, débutée dans les années 1990. L'année dernière, Buenos Aires se trouvait déjà dans une situation complexe vis-à-vis de sa dette. Et le coronavirus est venu empirer la situation et l'a obligé à se déclarer en "défaut virtuel", incapable de rembourser ses créances. Vendredi, son président a proposé une restructuration.

Qui sont les créanciers des pays africains?

Dans les années 1950, le Club de Paris, un groupe informel de créanciers publics, a commencé à se réunir pour tenter d'avancer sur la situation des dettes des pays pauvres. Ce club ressemble au G20 et c'est lui qui a finalement annulé une grande partie de la dette des pays africains en 2005. Depuis, les pays européens (et notamment la France) ont largement limité leur part de refinancement. C'est plutôt la Chine, qui est devenu le créancier principal. En Angola, un quart de la dette publique appartient à Pékin.

Thomas Leroy