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Conflit Airbus-Boeing: "Quand un pays met en place des représailles, il y a toujours une dimension politique"

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- - Fabrice COFFRINI / AFP

Cette semaine, les Etats-Unis ont obtenu de l'OMC l'autorisation d'augmenter des taxes sur des produits européens à hauteur de 7,5 milliards d'euros, dans le cadre d'un conflit entre Airbus et Boeing. Retour sur cette affaire avec Cecilia Bellora, économiste au CEPII.

Les Etats-Unis ont dévoilé la liste des produits européens visés par une hausse de taxes douanières. Elle inclut les appareils Airbus mais pas les pièces détachées. Les vins français mais ni le champagne ou le cognac. Les fromages italiens mais pas leurs vins… Quelle est la logique de cet inventaire à la Prévert ?

Cecilia Bellora : Précisons d'abord que les Etats-Unis sont libres de choisir les produits qu'ils veulent taxer, tant qu'ils respectent le plafond imposé par l'OMC (en l'occurrence 7,5 milliards d'euros, ndlr). C'est habituel et conforme aux règle de l'OMC.

Ensuite, quand un Etat établit ce genre de liste, il y a deux stratégies possibles : soit les taxes touchent un secteur en particulier, généralement un gros flux d'exportations pour affecter fortement une industrie. Cette stratégie est rarement utilisée.

Soit elles essaient de toucher le plus de secteurs possibles. Dans ce cas, on vise un segment fragile ou bien un secteur sensible avec un fort pouvoir de lobby sur les pouvoirs publics. Dans ce cas précis, l'idée des Etats-Unis est ainsi de mettre la pression sur l'Union européenne pour que les soutiens accordés à Airbus deviennent conformes aux règles de l'OMC.

L’Union européenne aussi avait adopté cette deuxième stratégie (en représailles à la hausse des taxes américaines sur l'acier et l'aluminium de juin 2018, ndlr), en visant des produits très particuliers : les motos Harley-Davidson, certains whisky … A première vue, on avait l'impression que c'était complètement anecdotique mais, en réalité, le critère qui avait été utilisé à ce moment-là, c'était de viser des Etats américains qui étaient entre les mains de Républicains qui avaient des fonctions au niveau fédéral. Quand un pays met en place des représailles, il y a toujours une dimension politique.

Les Etats-Unis auraient pu taxer à 100% les avions d'Airbus mais ont finalement opté pour une hausse de 10%. Faut-il y voir une volonté de pas provoquer une escalade de tensions avec les Européens ?

Taxer à 100%, ce n'est pas une stratégie forcément rentable. Si vous placez le curseur à 100%, vous allez très vite atteindre le plafond maximum de représailles autorisées. D'autant plus que la littérature économique montre qu'une taxe à 40% suffit largement pour arrêter des échanges sur un produit. Ensuite, 10% de hausse sur un avion, cela commence à faire beaucoup, tout comme 25% sur les autres produits. Ce n'est vraiment pas anodin.

En outre, les taxes américaines ont aussi un impact sur l'économie des Etats-Unis puisqu'au final, ce sont des produits importés qui sont utilisés par les industries domestiques ou les consommateurs américains. L'objectif de la liste est donc d'affecter le plus possible le pays d'en face (l’Union européenne dans ce cas), tout en minimisant les impacts sur sa propre économie. C'est pour cela que les avions entiers d'Airbus sont touchés par les hausses de taxes mais pas les pièces aéronautiques car Airbus a une usine d'assemblage d'appareils en Alabama.

D'ailleurs, si vous prenez l'exemple de la hausse des taxes sur l'acier européen, elle a protégé les sidérurgistes américains mais elle est en train d'affecter les constructeurs automobiles outre-Atlantique qui utilisent cet acier. Ce sont donc des stratégies complexes et la question de l'attitude, conciliante ou non des Américains, se verra plutôt s'il y a un début de négociations avec l'Union européenne.

Peut-on parler d'une guerre commerciale entre les Etats-Unis et l'Europe ?

On ne peut pas comparer ce conflit avec la guerre commerciale qui oppose les Etats-Unis et la Chine. A ce jour, seule une faible part des exportations européennes à destination des Etats-Unis est affectée par des droits additionnels.

A l'opposé, les tensions entre les Etats-Unis et la Chine ont des impacts importants sur leurs flux commerciaux. Aujourd'hui, les Etats-Unis taxent plus de 65% de leurs importations en provenance de Chine avec des droits de douane, en moyenne au-dessus de 20%. Ce n'est pas du tout ce qu'il se passe avec l'Union européenne, surtout dans le dossier Airbus où on parle de représailles autorisées par l'OMC dans un dossier ouvert en 2005, ce qui n'est pas le cas entre Pékin et Washington.

Thomas Leroy