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Comment Erdogan a fait de l'économie un instrument politique

Recep Tayyip Erdogan dirige l'économie d'une main de fer

Recep Tayyip Erdogan dirige l'économie d'une main de fer - Adem Altan - AFP

Le président turc a décidé de mettre au maximum le cap sur la croissance dans le pays, afin de créer un terreau favorable pour les élections de 2019. Ce qui n'est pas sans créer des distorsions importantes dans l'économie.

L'économie et la géopolitique sont souvent deux domaines très liés. Encore plus lorsqu'il s'agit de la Turquie. Depuis le début de l'année, la monnaie nationale a dévissé de plus de 10% face au dollar, et même de plus de 25% face à l'euro.

Une dégringolade qui "est due à une conjonction de plusieurs facteurs", explique Guillaume Tresca, stratégiste pays émergents chez Crédit Agricole CIB. "Il y a, certes, les faiblesses structurelles de l'économie turque, comme le déficit commercial, mais aussi les tensions diplomatiques avec les États-Unis. Ainsi que l'ouverture du procès Rezza Zarab", développe-t-il.

Cet homme d'affaires irano-turc est accusé d'avoir contourné l'embargo iranien décrété par les États-Unis. Sa comparution devant la justice américaine pourrait révéler au grand jour des affaires de corruption touchant les plus hautes sphères de l'État turc. De potentielles sanctions ont notamment alimenté la baisse de la livre turque.

L'inflation galopante

En plus de la chute de la monnaie turque, l'inflation galope. Au mois d'octobre, les prix ont ainsi augmenté de 11,9%, sur un an, le troisième mois de suite au-dessus des 10%. La Turquie, qui importe énormément de gaz et de pétrole, est ainsi frappée de plein fouet par la remontée des cours (depuis fin juin, le Brent a repris près de 40%). Et la chute de la livre n'a fait qu'aggraver les choses. "L'économie turque est un pays où la dépréciation du taux de change se répercute rapidement et de façon importante dans les prix à la consommation", abonde Guillaume Tresca.

"De plus l'économie est repartie fortement, et des facteurs liés à la demande interne, notamment à la consommation tirent les chiffres vers le haut", ajoute-t-il.

Le rôle de Recep Tayyip Erdogan n'est évidemment pas étranger à cette situation. Alors que pour faire face à cette inflation alarmante, la banque centrale turque a plusieurs fois voulu augmenter les taux, le président turc, lui, refuse cette décision, mettant à mal l'indépendance de l'institution.

"Si vous essayez de prêter avec des taux d'intérêts aussi élevés, bien sûr que l'investissement est obstrué… Lorsque nous avons au contraire réduit les taux d'intérêts, l'inflation n'était plus à deux chiffres", déclarait-il le 17 novembre. Un commentaire qui d'ailleurs avait alors précipité davantage la chute de la livre turque.

Pressions politiques

Pourtant la hausse des taux d'intérêts reste l'instrument principal pour lutter contre une inflation galopante. Mais Erdogan n'en a cure. "Ils vous disent 'la banque centrale est indépendante alors n'interférez pas'. Mais si nous en sommes arrivés là c'est justement parce que nous ne sommes pas intervenus", affirmait-il également.

Le président truc n'hésite ainsi pas à miner la crédibilité d'une institution qui en a pourtant bien besoin. "La détérioration de l'inflation et l'idée que la banque centrale turque perd en crédibilité ont contribué à la chute de la livre turque", pointe à ce sujet Guillaume Tresca.

C'est que leader de l'AKP veut avant tout que son pays affiche de solides performances économiques."Il y a en Turquie une pression politique avec un primat à la croissance. Mais cette pression crée un manque de visibilité, et se répercute sur l'ensemble des institutions, générant ainsi de l'incertitude. Et cela pèse sur toute l'économie turque", explique Tania Sollogoub économiste au Crédit Agricole.

Pour le moment, l'économie turque semble pourtant sur de bons rails, malgré l'inflation rampante et la chute de la livre. L'OCDE table sur une croissance au-dessus de 6% pour 2017, le FMI anticipe 5,1%. Sauf que ce bon chiffre risque de ne pas se prolonger. "Les conditions qui ont créé la croissance de 2017 sont en fait des facteurs ponctuels qui ne seront probablement pas reproduits en 2018: impulsion fiscale, fonds de garantie de crédit pour les PME, etc..", souligne Tania Sollogoub. Pour le moment le FMI table ainsi sur 3,5% pour l'an prochain.

Enjeu politique

L'autre problème est que la Turquie, malgré sa résilience économique, reste tributaire des autres pays. "La Turquie est un pays qui a un énorme besoin de financement externe et dont la liquidité dépend donc de la confiance des marchés. Or le manque de visibilité politique ne joue pas en faveur du pays vis à vis des investisseurs étrangers", poursuit l'économiste du Crédit Agricole. Selon le Nikkei Asian Review, les investisseurs ont déjà tiqué, en délaissant quelque peu la dette turque. Le taux des titres à deux ans de l'État turc ont ainsi récemment atteint 14%, signe d'une certaine défiance de la part des marchés.

Autant d'enjeux qui ne devraient toutefois pas ébranler la volonté d'Erdogan d'aller de l'avant, qui veut avoir un solide bilan économique à présenter avant novembre 2019, date à la fois des élections présidentielles et législatives. "En Turquie, l'économie est forcément liée à la politique", souffle un spécialiste du pays qui préfère ne pas être cité.

"L'enjeu est politique parce que les résultats de l'AKP ont toujours été très en lien avec les résultats économiques et sociaux. Lorsque le parti arrive au pouvoir en 2002, la Turquie est endettée et est sous un plan de redressement du FMI. Depuis elle a remboursé ses dettes et est devenue la 17e puissance économique mondiale", confirme Jean Marcou. "On met souvent des aspects idéologiques et religieux derrière le vote de l'AKP. Mais quand on regarde les sondages à la sortie des urnes, on se rend compte que l'aspect économique est une des premières raisons du vote", insiste-t-il.

Or Erdogan veut reconquérir une base électorale friable. "Lors du référendum constitutionnel d'avril 2017 le "oui" l'a emporté mais d'une courte tête (51,4% NDLR). Ce scrutin a surtout montré que le pays était divisé en deux blocs. Or le corps de l'électorat de l'AKP ce sont les classes moyennes urbaines qui ont vu leur niveau de vie s'accroître au cours de la dernière décennie. Et ce référendum a montré qu'Erdogan a perdu tout un pan de son électorat notamment à Istanbul et Ankara. L'enjeu pour lui est donc de regagner les positions perdues grâce à l'économie et le social", développe Jean Marcou.

Julien Marion