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Un procès à charge pour la syndicaliste d’Areva?

l’ancienne syndicaliste d’Areva Maureen Kearney a été jugée pour "dénonciation de crime mensonger" au Tribunal de Versailles.

l’ancienne syndicaliste d’Areva Maureen Kearney a été jugée pour "dénonciation de crime mensonger" au Tribunal de Versailles. - Charly Triballeau - AFP

Maureen Kearney comparaissait devant le tribunal correctionnel de Versailles pour avoir simulé son agression. Devant un procureur convaincu de sa culpabilité, son avocat a pointé les fautes de l’enquête et les manquements de l’instruction.

Enquête à charge, procès à charge? Lundi après-midi, l’ancienne syndicaliste d’Areva, Maureen Kearney a été jugée pour "dénonciation de crime mensonger" au Tribunal de Versailles. Elle a comparu quatre ans après avoir été agressée. Fin 2012, elle avait été retrouvée à son domicile ligotée à une chaise, les mains liées derrière le dos, bâillonnée, un A gravé sur le bas ventre avec un couteau dont le manche a servi à la violer. A l’époque, elle bataillait contre la direction d’Areva pour obtenir des informations confidentielles sur un contrat obscur passé avec la Chine.

Tous ces faits constatés par la justice, la seule question qui se posait aux trois juges -femmes-: qui en est l’auteur? Un agresseur inconnu ou elle-même? Le tribunal héritait d’une ordonnance de renvoi à charge contre Maureen Kearney. Il a suivi cette ligne. L’ancienne syndicaliste CFDT d’Areva est successivement décrite comme "fragile", "supportant mal la contestation" et le "manque de respect", "vivant mal les combats syndicaux". Malgré les sanglots et tremblements de l’accusée, la magistrate continuait sa démonstration.

Rappelant les "relations très tendues avec le nouveau patron d’Areva", (Luc Oursel, NDLR), elle s’étonnait de sa fragilité alors qu’elle connaissait "la vie réelle des combats syndicaux auxquels vous étiez rompue". Chantal Charrault a pointé les incohérences du récit de Maureen Kearney pour alimenter la thèse de l’imagination du crime. Effleurant seulement l’hypothèse que sa "tétanisation psychologique" ait pu conduire à des contradictions devant les enquêteurs. Malgré des témoignages en sa faveur, L’ex-salariée d’Areva a ensuite fait face au procureur.

Un réquisitoire à sens unique

Dans leur enquête, les gendarmes avaient insisté sur la psychologie fragile de la victime. Ancienne dépressive, suivi par un psychiatre, prenant des antidépresseurs, elle "cochait toutes les cases" de la femme qui a "pété les plombs" comme l’a expliqué son avocat Thibault de Montbrial. Un angle d’attaque sur lequel le procureur a insisté dans son réquisitoire. "Le problème est que vous êtes une personne déstabilisée, angoissée et fragile qui a mis en scène cette agression" a-t-il tranché, demandant six mois de prison avec sursis et 7500 euros d’amende.

"La société a payé un préjudice important en mobilisant des gendarmes et des enquêteurs pendant plusieurs semaines" a-t-il ajouté pour justifier son réquisitoire. L'accusant à plusieurs reprises de "délires", "d’incohérences", "d’obsession sur cette affaire chinoise", il n’a pas cité les expertises à décharge, des psychiatres et psychologues. Et n’a pas non plus soulevé les interrogations autour des pièces à conviction.

Un manque de connaissance du dossier que ne manqua pas de rappeler l’avocat de Maureen Kearney, Thibault de Montbrial. Estimant que les trois juges et le procureur n’ont pas étudié le dossier de près. Il commence sa plaidoirie en mimant une reconstitution des faits, soulevant "des questions que personne ne s’est posées". Et multiplie les impossibilités matérielles pour l’accusée de pouvoir s’attacher seule. "Maureen Kearney est droitière et avait une rupture des muscles de l’épaule droite, explique son avocat. Elle a été retrouvée avec les mains attachées dos à dos, ce qui est impossible à faire seule !".

La défense aborde ensuite un sujet épineux à traiter devant un tribunal : les manquements de l’appareil judiciaire. D’abord la lenteur douteuse de la première juge d’instruction Aude Montrieux. "Je l’appelais tous les jours, mais rien ne se passait, rien de rien, s’agace Thibault de Montbrial. Et quand, enfin, on décroche une date d’audition, elle annule le matin même pour un faux prétexte". Après deux ans d’acharnement, il réussit à faire dessaisir la juge d’instruction. Son remplaçant n’a pas pris la peine d’entendre Maureen Kearney et l'a renvoyée directement devant le Tribunal.

Une plaidoirie qui sème le doute

Puis, au centre des débats, l’absence de trace d’ADN étranger et de matériel laissé par le supposé agresseur ont été brandis par la juge et le procureur comme une preuve du délit imaginaire de la syndicaliste d’Areva. "Cela ne prouve rien, surtout si l’agresseur est un professionnel, ajoute l’avocat avant de cibler le procureur des yeux. Vous êtes dans la spéculation !". Prenant l’affaire à coeur, il a énuméré les fautes des enquêteurs et les oublis du tribunal. Des pièces à conviction non expertisées comme le bonnet qui couvrait les yeux de la victime, la chaise sur laquelle elle était assise et surtout le couteau qui a servi au viol.

Le procureur, pourtant sûr de lui lors son réquisitoire, commence alors à s’enfoncer dans son fauteuil quand la présidente du tribunal a du mal à dissimuler sa gêne. Son assesseur est médusé. Après une heure d’excitation, Thibault de Montbrial conclut par deux faits oubliés par l'instruction, et donc par le tribunal. La juge avait souligné que Maureen Kearney portait un soutien-gorge lors de son agression alors qu’elle disait être incapable de l’agrafer ; ceci prouvant qu’elle mentait. "Personne ne lui a posé cette question, s’étonne son avocat insistant sur les conclusions hasardeuses du tribunal. J’ai demandé à son mari qui l’avait agrafé, il m’a répondu que c’était lui !".

Enfin, alors que le procureur s’était, là encore, étonné que le collant de Maureen Kearney n’avait pas été arraché pas les scotchs qui liaient ses pieds à la chaise, Thibault de Montbrial a fait découvrir au tribunal que le collant était en laine et donc difficile à arracher. Il n’a pas eu besoin de conclure sur un "personne ne s’est posé la question" en guise d’anaphore. Embarrassée, la juge n’a rien ajouté et renvoyé au verdict le 6 juillet prochain.

Matthieu Pechberty