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Les vraies raisons qui expliquent les pertes colossales d'Uber en 2016

Sept ans après sa création et bien que son modèle économique repose sur une appli, la société de VTC creuse chaque année un peu plus ses pertes. La faute aux colossales subventions versées aux chauffeurs dans chaque nouveau pays, pour les appâter, et aux investissements destinés à se passer de chauffeurs.

Mais pourquoi Uber boit la tasse? Voilà la question que l'on se pose à chaque fois que des journalistes bien informés révèlent le niveau toujours plus colossal des pertes du numéro 1 mondial de la mise à disposition de voitures avec chauffeur (qu'on appelle VTC en France). Car si Uber -société non cotée- ne publie pas ses comptes, des fuites régulières permettent d'en apprendre un peu sur l'état de ses finances. Et donc après avoir révélé que la perte avait atteint 1,3 milliard de dollars au premier semestre 2016, Bloomberg l'estime désormais à 3 milliards sur l'ensemble de l'année. Soit 1 milliard de dollars de plus qu'en 2015.

Uber brûle toujours plus de cash et c'est à n'y rien comprendre. La société créée en 2009 par Travis Kalanick n'est après tout qu'une application qui met en relation des clients et des chauffeurs qu'elle prend bien soin de ne pas salarier. Quand une société comme Amazon perd, certaines années, beaucoup d'argent, on comprend pourquoi. Le e-commerçant investit énormément dans la logistique (près de 140 entrepôts dans le monde) et compte 268.900 salariés. Mais comment Uber avec seulement 6.700 salariés dans le monde (dont à peine 120 en France) et aucun site industriel réussit à afficher des pertes équivalentes à plus de la moitié d'un chiffre d'affaires estimé cette année, toujours par Bloomberg, à 5,5 milliards de dollars. 

Uber garantit un fixe à ses chauffeurs

L'explication tient en deux mots: subvention et innovation. Selon les experts interrogés par BFM Business, le principal poste de dépenses d'Uber, ce sont les subventions versées aux chauffeurs. Le fonctionnement classique d'Uber est de prendre une commission sur la course (25% en France par exemple). Mais ce principe ne vaut que pour les pays où Uber est déjà bien implanté. Or le géant américain est en phase de fort déploiement, surtout en Asie. "Quand Uber arrive dans une ville, il faut qu'il puisse s'appuyer sur beaucoup de chauffeurs afin de proposer un service de qualité, explique un expert du secteur. Si un client potentiel doit attendre plus de 7 minutes sa voiture, il passe à autre chose."

Or pour convaincre un grand nombre de chauffeurs de le rejoindre dès son arrivée dans une ville, Uber les subventionne, en leur offrant un revenu garanti et ce généralement durant 6 mois. "À Paris par exemple, il garantissait 25 euros de l'heure à ses chauffeurs au lancement, explique un concurrent. Si le chauffeur gagnait moins, Uber lui versait la différence. Et ce fixe versé à ses chauffeurs lorsqu'Uber s'implante dans une ville occasionne des dépenses colossales au niveau mondial."

Si Uber dépense autant pour disposer d'un réseau de chauffeurs sans équivalent, c'est pour deux raisons. La première tient à ses ambitions mondiales. "Le voyageur d'affaires qui part de Paris pour atterrir à Hong-Kong, ouvre son appli Uber dès l'arrivée à l'aéroport, explique un expert du secteur. Uber doit donc être présent partout." La seconde raison est la forte concurrence avec des acteurs locaux comme Lyft aux États-Unis ou Didi en Chine. Pour s'imposer, Uber leur impose une guerre des prix, voire n'hésite pas à payer des chauffeurs pour qu'ils changent d'enseigne. "À un moment mes chauffeurs se sont vu proposer 1.000 dollars pour qu'ils passent de Sidecar à Uber", explique Sunil Paul, le patron de Sidecar, un concurrent américain d'Uber dans Forbes

France, États-Unis, seuls pays rentables?

Au total, les experts estiment que l'ensemble de ces rémunérations représenteraient les deux tiers des pertes d'Uber dans le monde. Le dernier tiers passe dans les dépenses en recherche et développement. En 2016, la compagnie de VTC aurait dépensé 930 millions de dollars, principalement dans le développement de technologie de voitures autonomes. "Il faut savoir que la plus grande peur d'Uber c'est de se faire 'ubériser', explique notre expert du secteur. Avec Apple qui l'attaque directement en Chine, Google qui possède la cartographie et Tesla la voiture." Pour combler son retard technologique sur ces mastodontes, Uber investit dans la voiture autonome dont le premier modèle est d'ailleurs testé depuis quelques jours à San Francisco. Uber qui espère bien à terme se passer de chauffeur veut être le premier à proposer des services de transport sans pilote.

Reste qu'avec toutes ces dépenses, on peut légitimement se demander si Uber sera rentable un jour. Le refus de Travis Kalanick d'introduire sa compagnie en bourse ne rend pas très optimiste sur ce point. La compagnie valorisée 68 milliards de dollars continue de se développer en levant toujours plus de fonds. Pour autant, si Uber est confiant en son modèle c'est que la compagnie serait déjà rentable dans des marchés matures. "Je crois qu'Uber est rentable en France", estime un concurrent. Si Uber France ne souhaite pas commenter, un expert du secteur qui connaît bien la société le confirme: "Uber est à ma connaissance rentable dans deux pays dans le monde: les États-Unis et la France. Deux pays dans lesquels le déploiement a été rapide. En France notamment parce qu'il existait le statut de VTC. Et les bénéfices de la France servent à financer les investissements ailleurs en Europe où Uber a plus de mal à s'implanter." Et, accessoirement, à créer des fonds d'aide pour ses chauffeurs en difficulté comme celui annoncé ce mardi dans lequel il va injecter 2 millions d'euros

Près de 162 millions de dollars dépensés en procès

En plus des coûts d'exploitation, Uber doit faire face à une avalanche de poursuites depuis son lancement en 2009. Publicité mensongère, taxis lésés, requalification des contrats des chauffeurs, gestion abusives des données... Uber a été condamné des dizaines de fois pour un total de 161,9 millions de dollars versés en amendes ou en indemnités selon un décompte réalisé par le Guardian. Soit une moyenne de 23 millions de dollars par an. Mais la start-up a dû provisionner une somme bien plus élevée pour se prémunir d'un risque majeur: la requalification des chauffeurs en tant que salariés. Selon un calcul de Fortune, si les VTC qui travaillent pour Uber devaient tous être requalifiés en tant que salariés partout dans le monde, il lui en coûterait 4,1 milliards de dollars. Ce scénario (improbable) signerait évidemment sa mort.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco