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Emmanuel Macron à l’origine de la guerre entre Renault et Nissan

Les relations ont toujours été tendues entre Emmanuel Macron et Carlos Ghosn.

Les relations ont toujours été tendues entre Emmanuel Macron et Carlos Ghosn. - LUDOVIC MARIN / AFP

L’ancien ministre de l’Economie avait lancé un raid sur Renault au printemps 2015. Emmanuel Macron avait provoqué l’hostilité des Japonais qui s’étaient sentis trahis. Avant qu’il ne leur déclare la guerre en début d’année.

Carlos Ghosn n’y a pas cru. Le mardi 7 avril 2015, dans la soirée, le PDG de Renault reçoit un coup de fil d’Emmanuel Macron. Le tout jeune ministre de l’Economie, nouvelle star du gouvernement, lui apprend tout de go que l’Etat français a dépensé 1 milliard d’euros pour racheter 4,7% du capital de Renault. « Carlos Ghosn a fait bonne figure, se souvient un proche de Macron de l’époque, mais il ne s’y attendait pas du tout ». L’information doit être annoncée le lendemain matin aux marchés et à la presse. Le mentor de Renault s’est fait dépasser par la fougue d’un jeune ministre de l’Economie inconnu de 37 ans. Cela fait pourtant quinze ans qu’il en voit passer des ministres. Mais celui-là l’a pris par surprise.

L’Etat, déjà actionnaire de 15% du capital de Renault, a réalisé un « raid », en général réservé aux fonds spéculatif. Une agressivité qui fait jaser dans le milieu des affaires, peu habitué à un tel comportement de l’Etat actionnaire. Dès le lendemain, Bercy fait savoir que l’Etat revendra ses 4,7% d’ici la fin de l’année 2015. Mais en attendant, Emmanuel Macron justifie son « blitzkrieg » par sa volonté de faire appliquer la « loi Florange » chez Renault comme dans toutes les entreprises où l’Etat est actionnaire. Orange, Air France, Safran ou Engie. Cette loi a été portée par son prédécesseur, Arnaud Montebourg. Mais il y a largement contribué alors qu’il était secrétaire général adjoint de François Hollande, à l’Elysée. Elle consiste à attribuer aux actionnaires de long terme -présent depuis plus de deux ans- des droits de vote double. Et donc un pouvoir largement accru par rapport aux autres investisseurs.

Bras de fer entre Ghosn et Macron

Mais depuis plusieurs mois, Emmanuel Macron ne parvient pas à convaincre Renault de soutenir cette loi. Pire, Carlos Ghosn s’y oppose, défendant les alliés de Nissan. En effet, les Japonais sont totalement lésés dans cette affaire. Ils détiennent 15% du capital de Renault mais ne dispose d’aucun droit de vote. Un handicap qui provient des accords signés avec Renault lors de la création de l’alliance en 2002. Si Renault applique la loi Florange, l’Etat Français disposera de près de 20% des droits de vote, contre zéro pour Nissan. Les Japonais sont furieux du déséquilibre que l’Etat français veut créer. Carlos Ghosn s’oppose à Emmanuel Macron. Mais le jeune ministre ne lâche pas et endosse ses habits d’anciens banquiers d’affaires. Avec l’aide de Deutsche Bank, lui et l’agence des participations (APE) de l’Etat monte l’opération en quatre jours pour ramasser ces titres sur le marché.

Emmanuel Macron vise la prochaine assemblée générale de Renault, en juin 2015, pour imposer son choix d’appliquer la loi Florange. Grâce à sa nouvelle participation de 19,7%, il vise la minorité de blocage à l’AG et le passage en force. Après, promet-il à plusieurs reprises, l’Etat revendra vite ses parts. « Nous avions vraiment l’intention de revendre rapidement, promet un de ses anciens collaborateurs. Mais nous avons acheté trop cher et à cause du raid, le cours a baissé ». L’agressivité du ministre de l’Economie crée beaucoup d’émotions chez Nissan. Une mini-crise diplomatique s’en suit. Les Japonais demandent des gages à l’Etat de ne pas interférer chez Renault. Les hauts fonctionnaires de Bercy multiplient les voyages au Japon pour calmer le jeu. La tension est extrême.

Risque de voir Nissan prendre le dessus

En coulisse, les langues commencent à se délier sur les vraies raisons du raid de l’Etat. « Renault n’est pas une entreprise transparente comme Orange ou Air France, Carlos Ghosn ne disait rien à l’Etat sur ses projets » justifiait un cadre de Bercy. « On ne savait pas comment il se situait par rapport à l’évolution de l’alliance entre Renault et Nissan. L’Etat n’avait pas peur d’une fusion mais ne voulait pas diluer son pouvoir par rapport aux Japonais » décrypte un ancien conseille d’Arnaud Montebourg. Dès 2013, le ministre du redressement productif, qui entretenait de bonnes relations avec le PDG de Renault, avait évoqué un rapprochement des deux constructeurs. « Mais Ghosn nous disait qu’il voulait y aller doucement, par étape ». En réalité, dans l’appareil d’Etat, personne ne fait confiance au patron. « Cela faisait des années qu’il justifiait son maintien en faisant croire que c’était lui ou le chaos face à Nissan, explique un ancien dirigeant de Renault. Et rappelait à l’Etat qu’il n’était qu’un petit actionnaire minoritaire ».

Bercy a surtout vu que les performances de Nissan sont bonnes et que Renault risque de voir son poids baisser au sein de l’alliance si cette tendance se poursuit. L’Etat voit surtout son intérêt propre. Il n’a que deux administrateurs sur 18 au conseil de Renault et veut peser davantage. Ensuite, Emmanuel Macron voit plus loin. L’ancien banquier de Rothschild sait bien que les grandes batailles se préparent longtemps à l’avance. Il vise déjà 2018 et le renouvellement du mandat de Carlos Ghosn qu’il réclame déjà. Le ministre de l’Economie veut se positionner et rééquilibrer le rapport de force avec le PDG de Renault. Avec des droits de vote double, il pèsera et Carlos Ghosn ne fera plus la loi. Le bras de fer est très tendu entre le patron et le ministre. Et les Japonais, d’habitude si discret, s’en mêlent. Ils reprochent à l’Etat d’avoir cassé le subtil équilibre entre Renault et Nissan. Emmanuel Macron monte au créneau, rappelant que l’Etat est actionnaire de Renault depuis 1945… et qu’il a soutenu le sauvetage de Nissan en 1999. C’est la guerre de position.

Préparer la fusion

L’assemblée générale de Renault se tient le 30 avril 2015 dans un climat de forte tension. L’Etat réussit à faire voter l’application de la loi Florange. Emmanuel Macron a réussi son pari. Pendant six mois, son administration négociera dans la douleur des nouveaux accords de gouvernance chez Renault avec Nissan. Un accord sera trouvé en décembre, à l’arrachée. Mais la confiance, déjà fragile, est rompue entre les français et les Japonais. Nissan a bien compris qu’en renforçant son pouvoir chez Renault, l’Etat français joue la carte de la fusion. Un scénario que le cabinet d’Emmanuel Macron, n’exclut d’ailleurs pas… Une option qui permet à Renault, actionnaire de Nissan à 44% de rafler la mise. Depuis, les relations ne se sont jamais réchauffées entre les deux camps.

L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République n’a pas rassuré Nissan. Le gouvernement a continué à dérouler la stratégie de l’ancien ministre de l’Economie. Lors du renouvellement de son mandat à la tête de Renault, en mai 2018, l’Etat a demandé à Carlos Ghosn d’étudier les options d’une consolidation de l’Alliance entre les deux constructeurs. Celle de la fusion comprise. Après les sommations du printemps 2015, Nissan a bien compris que l’Etat Français lui déclarait la guerre. Leur réplique mûrit depuis trois ans. Les grandes batailles se préparent longtemps à l’avance.