BFM Business

Air France en pleine turbulence dans un marché aérien ultra-concurrentiel

Plans de restructuration, tensions sociales et grèves: ces dernières années ont été marquées par de fortes turbulences à Air France.

Plans de restructuration, tensions sociales et grèves: ces dernières années ont été marquées par de fortes turbulences à Air France. - Eric Piermont-AFP

La démission du PDG d'Air France-KLM, Jean-Marc Janaillac, ouvre une période de grave incertitude pour la compagnie. Ses concurrents risquent d'exploiter les failles d'un groupe aérien en panne de gouvernance et qui a affiché des pertes au premier trimestre 2018.

Air France voit son avenir brouillé à la suite de la démission de son PDG et alors que la grève continue, lui ayant déjà couté 300 millions d'euros fin avril. Certains n'hésitent pas à prédire à la compagnie aérienne des jours sombres à venir. "C'est un tsunami pour Air France, c'est une catastrophe pour cette compagnie d'être arrivée à ce point de blocage", estime Marc Rochet, vieux routier du transport aérien, dirigeant des compagnies Air Caraïbes et French Bee.

De son côté, le gouvernement s'est contenté de réagir prudemment: "il appartiendra au conseil d’administration de définir les conditions de sortie de la crise actuelle", écrivent les ministres de l'Économie et des Transports, Bruno Le Maire et Élisabeth Borne, dans un communiqué commun publié tard vendredi 4 mai. "Le gouvernement en appelle au sens des responsabilités afin de permettre à la compagnie de poursuivre son développement", ajoutent-ils.

Quand Édouard Philippe ne croyait pas si bien dire...

"Je me dis que si (...) la consultation qu’il a organisée, ne donnait pas les résultats qu’il espérait et s’il en tirait les conséquences, j’inciterais volontiers tout le monde à boucler sa ceinture de sécurité, parce que les turbulences, à mon avis, ne seraient pas minimales”, avait prévenu en avril 2018, Édouard Philippe, sur l'antenne d'Europe 1, bien avant que son hypothèse sur le résultat négatif du référendum ne se réalise.

"Si elle veut durer, cette entreprise doit être compétitive, il faut qu'elle adapte son format,(...) maintenant on repart de zéro, il va falloir trouver une solution", a souligné le secrétaire d'État au numérique Mounir Mahjoubi samedi 4 mai sur France Info, au lendemain du rejet par 55% de salariés de l'accord salarial proposé par la direction, avec une participation de 80% du personnel.

Air France risque de voir ses rivales accélérer pour la distancer

Arrivé à la tête du groupe en 2016, Jean-Marc Janaillac s'était donné pour mission de lutter contre la concurrence féroce des compagnies du Golfe et des low cost (Ryan Air, Vueling, EsayJet). Air France doit aussi tenir tête aux deux poids lourds européens IAG -maison-mère des compagnies espagnoles Iberia et Vueling, britannique British Airways et irlandaise Aer Lingus- et l'allemande Lufthansa, sans compter les redoutables compagnies du golfe persique (Emirates, Qatar Airways, Etihad).

"Là, le géant est en situation de faiblesse et les autres vont accélérer, c'est clair", commente Alain Battisti, président de Fédération nationale de l'aviation marchande (FNAM), qui représente plus de 95% de la flotte et des activités du transport aérien français.

Depuis une dizaine d'années, 90% de la croissance du nombre de passagers transportés a été captée par des acteurs étrangers, tandis que la part de marché des compagnies françaises diminue d'un point par an depuis 20 ans, selon cette organisation. "La compétition est beaucoup plus rude, Air Fr ance ne maîtrise plus son marché comme elle le faisait il y a 10 ans", poursuit Alain Battisti. "Il y a des concurrents qui sont plus puissants, plus agiles, et comme la France est le deuxième marché (...) d'Europe, on est forcément convoités", ajoute le président de la FNAM.

La menace du syndrome qui a fait chuter Alitalia 

Pour les observateurs, le pavillon aérien français a besoin d'un nouveau plan de développement pour sortir de sa situation de vulnérabilité. Air France, qui a affiché une perte d'exploitation de 178 millions d'euros au premier trimestre, "sera dans une situation extrêmement critique dès qu'on aura une hausse des prix du carburant ou une baisse du volume de passagers", commente un expert sous couvert d'anonymat.

"C'est le moment de reconstruire un nouveau plan d'entreprise avec deux volets, un volet de développement du trafic et un volet d'optimisation des performances", ajoute-t-il. Le coût du kérosène pèse lourd -entre 15 à 35% du prix de revient complet d'un vol- pour les compagnies aériennes. Le risque pour Air France, selon Marc Rochet, expert du secteur aérien, est celui d'un "déclin progressif". Et de citer la compagnie italienne Alitalia, placée sous tutelle en mai 2017, après le rejet par les salariés d'un plan de restructuration.

Plus de trois ans de tensions sociales et de restructurations à Air France

Plans de restructuration, tensions et grèves: ces trois dernières années ont été marquées par de fortes turbulences à Air France dont le PDG, Jean-Marc Janaillac, a annoncé vendredi 3 avril sa démission.

  • Plan Perform 2020, présenté en septembre 2014

En septembre 2014, Air France-KLM présente le plan "Perform 2020" qui prévoit le développement de la filiale low cost Transavia. Les pilotes se mettent en grève contre les conditions de développement de Transavia France. Un accord direction-syndicats qui fixe les conditions de détachement des pilotes volontaires pour voler chez Transavia est signé en décembre.

  • Présentation du "Plan B" en juin 2015

En juin 2015, un "plan B" qui comprend la fermeture de lignes long courrier est présenté en comité central d'entreprise (CCE). Il prévoit d'être mis en oeuvre en cas d'échec des négociations sur "Perform 2020". Les négociations avec les syndicats de pilotes se soldent par un échec et, le 1er octobre, le conseil d'administration (CA) décide de mettre en oeuvre le "plan B": fermetures de lignes et 2.900 suppressions de postes.

  • L'affaire de la chemise arrachée du DRH en octobre 2015

Alors que le "plan B" est présenté au CCE le 5 octobre 2015, 2.500 salariés manifestent aux abords de la réunion. Deux cadres, dont le DRH, Xavier Broseta, sont victimes de violences de la part des manifestants. Les images de leurs chemises arrachées suscitent l'indignation. Cinq salariés sont placés en garde à vue. Quatre d'entre eux sont licenciés "pour faute lourde". Le cinquième, représentant du personnel, fait l'objet d'une procédure de licenciement spécifique, refusé par l'Inspection du travail.
En novembre 2016, trois ex-salariés seront condamnés à des peines de 3 à 4 mois de prison avec sursis et deux relaxés. Un nouveau jugement en appel doit être rendu le 23 mai.

  • Grèves des pilotes en plein Euro 2016 de Football

En avril 2016, la direction propose aux pilotes une augmentation de la productivité, des mesures de flexibilité et l'embauche de 600 pilotes d'ici à fin 2020. Elle engage parallèlement la renégociation des conditions de travail avec les hôtesses et s tewards. Les syndicats rejettent globalement ces propositions. Jean-Marc Janaillac remplace Alexandre de Juniac au poste de PDG en juillet 2016.Du 11 au 14 juin, les pilotes se mettent en grève alors que l'Euro de football démarre en France. Du 27 juillet au 2 août, c'est au tour des hôtesses et stewards. Ce dernier mouvement a coûté environ 90 millions d'euros à la compagnie, selon son PDG.

  • Grève dure pour des augmentations salaires au printemps 2018

À partir du 22 février 2018, pilotes, hôtesses, stewards et personnels au sol se mobilisent avec plusieurs journées de grèves pour obtenir une augmentation générale des salaires de 6%. La revendication est jugée "déraisonnable" par la direction. Après neuf journées de grève, Jean-Marc Janaillac choisit le 20 avril de contourner les syndicats et de consulter directement les salariés. Il annonce qu'il démissionnera en cas de rejet du projet d'accord salarial de la direction, ce qu'il a fait le vendredi 3 mai, au vu du rejet par plus de 55% des salariés de ces propositions.

F.Bergé avec AFP