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Streaming: "Avec l’arrivée d’Apple, il y aura certainement des morts"

Avec ses 800 millions de comptes iTunes et sa puissance de frappe, Apple débarque en force dans le marché en plein boom du streaming musical.

Avec ses 800 millions de comptes iTunes et sa puissance de frappe, Apple débarque en force dans le marché en plein boom du streaming musical. - Justin Sullivan - Getty Images - AFP

INTERVIEW Pour Denis Ladegaillerie, le patron de Believe Digital, leader mondial de la distribution de musique numérique Apple n'arrive pas trop tard sur le marché qu'ont défriché Deezer et Spotify. Bien au contraire.

BFM Business : Apple n’arrive-t-il pas trop tard sur ce marché du streaming dominé par Spotify et Deezer ?

Denis Ladegaillerie : Absolument pas, ils arrivent au moment parfait. Apple a commencé à éduquer le consommateur il y a 10 ans avec iTunes et le téléchargement, Deezer et Spotify l’ont éduqué sur le streaming, la compréhension du consommateur est avancée aujourd’hui. Apple a structuré le marché du téléchargement et en a été au final le seul bénéficiaire puisqu’il représente 80% du marché de la musique téléchargée aujourd’hui. Or sa capacité à transformer ses utilisateurs en clients est très forte puisqu’il il dispose aujourd’hui de 800 millions de compte iTunes et d’un parc de plusieurs centaines de millions de produits iOS (iPhones et iPads) qu’il va tenter de convertir à son offre.

BFM Business : Si Apple peut s’imposer, risque-t-il de faire main basse sur un marché où toutes les offres se ressemblent peu ou prou comme il l’a fait naguère sur le téléchargement avec iTunes ?

D.L. : Il y aura des morts au bout de la route c’est inévitable notamment des petits acteurs locaux qui ne se sont pas assez développés à l’international mais j’ai quand même du mal à penser qu’il n’y aura qu’Apple au final sur ce marché. D’abord parce que son arrivée va entrainer un coup de projecteur dont tous les autres vont tenter de bénéficier. Ensuite parce que des offres différenciantes vont se développer comme Qobuz en France qui mise sur la qualité. La différence se fera ensuite sur le contenu éditorial (on peut imaginer des opérations spéciales avec certains artistes) ou des innovations technologiques comme par exemple la dernière fonctionnalité « Running » de Spotify qui adapte les morceaux des playlists au rythme de la personne qui court.

Pour Denis Ladegaillerie, le patron du distributeur de musique numérique Believe Digital (Bjork, Grand Corps Malade...), Apple va faire très mal dans le streaming musical
Pour Denis Ladegaillerie, le patron du distributeur de musique numérique Believe Digital (Bjork, Grand Corps Malade...), Apple va faire très mal dans le streaming musical © Believe Digital

BFM Business : Les consommateurs vont-ils selon vous plébisciter des offres payantes alors que beaucoup consomment de la musique gratuitement aujourd’hui notamment sur YouTube ?

D.L. : Oui, les offres de streaming gratuit reculent car les sites comprennent que le business model n’est pas tenable. Un utilisateur de service de streaming gratuit financé par la pub rapporte 2 à 3 euros de chiffre d’affaires par an. Même quand Deezer avait 12 millions de visiteurs uniques par an, ça ne permettait pas de financer l’activité. Résultat : les sites réduisent les offres gratuites à l’écoute de quelques titres seulement. Et même aux Etats-Unis, où le streaming a décollé plus tardivement, les sites se mettent à limiter l’offre gratuite. La seule exception c’est YouTube aujourd’hui qui permet d’écouter énormément de musique gratuitement. Mais là aussi ça change petit à petit. Google met à notre disposition des outils pour traquer les copies qui contreviennent au droit d’auteur avec l’idée qu’à terme on ne trouve sur YouTube que les clips officiels et des expériences distinctes comme le dernier clip de Björk visionnable à 360°. Bref à terme il ne restera plus que le streaming payant pour avoir accès à toute la musique.

BFM Business : Un streaming qui reste encore petit et peu rémunérateur, on parle de 0,6 centime par chanson écoutée…

D.L. : Le streaming est petit sur le marché global de la musique (73 millions d’euros en France sur un marché global de 570 millions) mais il représente déjà en France 65% des revenus de la musique numérique. Et c’est parce qu’il est petit qu’il est peu rémunérateur, mais quand il grossira il le sera d’avantage. Il faut regarder la taille du gâteau global et pas seulement ce que rapporte chaque chanson écoutée, ça n’a pas de sens. Prenez un marché avancé comme la Suède par exemple. Il y a là-bas 1,6 million d’abonnés à Spotify sur une population globale de 9,5 millions d’habitants. Si on extrapole ces chiffres à la France, cela fait un potentiel de 10 millions d’abonnés. Et 10 millions d’abonnés à 120 euros par an, cela représente 1,2 milliard d’euros de revenus tirés du streaming, soit plus du double du marché global de la musique en 2014. Et je peux vous dire que lorsque le gâteau sera aussi gros, plus personne ne se posera la question de la rémunération du streaming…

Frédéric Bianchi