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En rachetant Alcatel-Lucent, Nokia a-t-il raison d'être optimiste?

Alcatel-Lucent et Nokia affichent des présences géographiques complémentaires mais devront se pencher sur des doublons dans leur portefeuille de produits télécoms

Alcatel-Lucent et Nokia affichent des présences géographiques complémentaires mais devront se pencher sur des doublons dans leur portefeuille de produits télécoms - AFP Thomas Samson

Au-delà des complémentarités avérées et de l’effet de taille évident, Nokia affrontera les inévitables rationalisations et doublons liés à l’intégration d'Alcatel-Lucent.

Le rachat d'Alcatel-Lucent par Nokia suscite autant d'enthousiasme que de réactions mitigées, du côté français, tant l'opération met aussi fin à une épopée industrielle tricolore de plusieurs décennies dans les télécoms.

"Le rapprochement de Nokia et d’Alcatel-Lucent offrira une occasion unique de créer un champion européen" a déclaré Michel Combes, le PDG d'Alcatel-Lucent, qui sera pourtant exclu de la direction exécutive du futur ensemble.

La création d'un géant européen des télécoms, issu de deux firmes convalescentes, présente autant de potentialités que de risques, liés surtout à la bonne exécution d'une fusion de cette ampleur.

1. Deux firmes télécoms aux atouts et failles complémentaires

Quand on analyse les forces et les faiblesses respectives d'Alcatel-Lucent et Nokia, un mariage des deux entreprises paraît logique. Le groupe finlandais s'est spécialisé exclusivement dans les réseaux très haut débit mobile (3G et 4G) et se montre particulièrement actif en Corée du Sud et au Japon

A contrario, le point fort d'Alcatel-Lucent se situe dans les réseaux télécoms fixes à base d'ADSL et de fibre optique. L'industriel a su développer un portefeuille d'équipements qui ont percé dans les réseaux Internet d'opérateurs. Dans les réseaux mobiles, il n'a pas su rattraper son retard initial dans la 2G et la 3G, à l'exception de technologies spécifiques à base de petites cellules radio à déployer en zone urbaine dense, domaine où Nokia n'est pas aussi avancé. Sur le plan géographique, Alcatel-Lucent est bien implanté en Chine et aux Etats-Unis, pays où Nokia est moins présent.

2. L'union de deux capacités mondiales de recherche

Le nouvel ensemble aura une capacité d'innovation sans précédent, grâce aux Bell Labs d'Alcatel-Lucent, aux Future Works de Nokia, ainsi qu’à Nokia Technologies. Cette dernière restera toutefois une entité distincte avec une politique active de cessions de licence et l'incubation des nouvelles innovations en son sein.  Le futur groupe revendique environ 40.000 employés en recherche et développement. Ses dépenses annuelles cumulées ont atteint 4,7 milliards d'euros en R&D en 2014. Il disposera de centres majeurs de R&D en France (héritage d'Alcatel à Lannion en Bretagne et à Villarceaux au sud de Paris), en Allemagne (héritage de Siemens), aux Etats-Unis (héritage de Lucent) et en Chine (héritage d'Alcatel Shanghai Bell)

Cette force de frappe en recherche sera en mesure d'accélérer le développement des technologies futures stratégiques pour les opérateurs telles la 5G, les réseaux virtualisés ou le cloud.

3. La rationalisation des portefeuilles de produits télécoms

La fusion complète va plonger les deux entreprises de nouveau dans une période de restructuration alors qu'elles ont à peine digéré leur fusion respective précédente (Alcatel-Lucent et Nokia-Siemens). Le rachat d'Alcatel-Lucent va prendre au moins un an, l'offre publique d'échange des actions devant être achevée dans la première moitié de 2016.

Le rachat crée des duplications importantes dans des domaines tels que le haut débit mobile (3G et 4G). Les deux firmes présentent des systèmes d'antennes-relais et des équipements de contrôle pour ces réseaux, qui sont directement rivaux.

"En maintenant leurs deux portefeuilles de produits différents et en continuant de servir les clients existants avec ces produits, cela reviendrait à contrecarrer les avantages d'une plus grande échelle liée à la fusion" estime Mark Newman, responsable de la recherche au sein du cabinet anglais Ovum

4. Nokia a les mains (presque) libres pour relancer l'offensive

Aux termes de l'accord conclu avec Alcatel-Lucent, Nokia a pris le pouvoir. Ayant maintenu le siège social du futur ensemble en Finlande, Rajeev Suri, le PDG de Nokia, aura tous les moyens pour rationaliser les actifs des deux sociétés rapidement et plus efficacement que s'il s'agissait d'une fusion compliquée, "entre égaux".

L'enjeu sous-jacent est de permettre au nouvel ensemble de regagner rapidement le terrain perdu pour combler l'écart dans les ventes de réseau mobiles avec Ericsson et Huawei. Selon Ovum, la part combinée de Nokia et Alcatel Lucent de contrats de réseaux 4G était de 26% à la fin de 2014, derrière Huawei (36%) et Ericsson (33%).

En cumulant leur chiffre d'affaires réalisé en 2014, Alcatel-Lucent et Nokia affichent ensemble 25,9 milliards d'euros, ce qui situe mécaniquement le futur groupe au niveau de leurs deux grands rivaux, suédois et chinois.

Pour les deux entreprises, l'autre grand défi sera plus technologique. Il consistera, pour le nouveau champion (très dépendant des ventes de matériels), d'accentuer son virage vers les services, le logiciel, sur fond de convergence de l'informatique et des télécommunications.

Frédéric Bergé