BFM Business

Le plan pour sortir Arnaud Lagardère de la guerre contre Amber

L’héritier du groupe Lagardère serait prêt à lâcher les prérogatives que lui confère le statut de commandite pour éviter une déroute à l’assemblée générale dans deux semaines. Cette option semble la seule solution pour s’assurer du soutien de son deuxième actionnaire, le Qatar, et de sa banque, le Crédit Agricole. Arnaud Lagardère pourrait en contrepartie redevenir le premier actionnaire de son groupe.

Un compromis est possible pour Arnaud Lagardère. Le patron du groupe Lagardère est en guerre ouverte contre le fonds Amber qui détient 16% du capital. Son premier actionnaire demande la révocation de l’ensemble du conseil de surveillance lors de l’assemblée générale du 5 mai prochain. Avec pour objectif final de ne pas renouveler le poste d’associé gérant commandité d’Arnaud Lagardère en 2021.

Selon plusieurs sources proches du groupe, un consensus se dégage autour d’un scénario qui consisterait à changer le statut juridique de société en commandite à une société anonyme classique. "C’est quasiment acté" assure un bon connaisseur du dossier. Ce statut protège les dirigeants du groupe Lagardère de toute tentative d'ingérence, mais pèse sur son cours de Bourse. En tant que gérant et associé commandité, Arnaud Lagardère est indéboulonnable et concentre tous les pouvoirs de gestion de son groupe.

L'abandon de ce statut particulier (peu fréquent mais pas exceptionnel, c'est aussi celui choisi par Michelin notamment) permettrait de redonner le pouvoir aux actionnaires, comme le Qatar, qui détient 13% du capital et 19% des droits de vote, et Amber. Selon plusieurs sources, ce renoncement est une condition demandée par plusieurs acteurs clés du dossier à Arnaud Lagardère pour l’aider à faire barrage à l’offensive d’Amber à l’assemblée générale qui se tient dans deux semaines.

Nicolas Sarkozy en émissaire

À commencer par le Qatar dont la voix est décisive, puisqu'il est le plus gros porteur de droits de vote. "Les qataris sont prêts à le soutenir s’il abandonne la commandite" assure un bon connaisseur du groupe. Cette solution serait notamment soutenue par Nicolas Sarkozy, appelé à devenir administrateur du groupe le 5 mai. Très proche à la fois du Qatar et d’Arnaud Lagardère, l’ancien président de la République est là pour jouer les médiateurs. "Il est envoyé par le Qatar pour trouver un compromis avec Arnaud Lagardère et le convaincre d’abandonner la commandite".

C’est aussi la solution qui conviendrait au Crédit Agricole, le second acteur clé pour l’avenir d’Arnaud Lagardère. Le patron fait face à 164 millions d’euros de dette personnelle auprès de la banque. Un engagement couvert par sa participation de 7,3% dans son groupe. Or, à cause de la crise du coronavirus et de la chute du cours de Bourse de Lagardère, ses parts valent moins. Surtout, il a renoncé cette année à verser des dividendes aux actionnaires... dont lui-même, ce qui ne lui permet plus de faire face à ses remboursements. La suppression du dividende n'a d'ailleurs été prise qu'après avoir négocié avec la banque un report des échéances de ce prêt.

Un moratoire sur les dettes personnelles

Selon nos informations, Arnaud Lagardère a obtenu auprès du Crédit Agricole un moratoire de plusieurs trimestres sur ses remboursements. Une souplesse que la banque a accordé à condition que "Lagardère donne des perspectives pour rembourser son prêt" explique une source proche de la banque. Mais ce n’est pas le bon moment d’ouvrir le capital ou de vendre la branche commerces dans les aéroports, "il faut donner du temps". Dans un premier temps, la suppression du statut de commandite reste la seule option viable pour son créancier. "Si c’est la seule solution, on n’hésitera pas" confie ce dirigeant du Crédit Agricole. Contactée, la direction de Lagardère ne nous a pas répondu.

L’abandon de la commandite doit être proposée par Arnaud Lagardère lui-même. Concrètement, il consent à transférer tous ses pouvoirs à la société qui les lui rachète. Quelques rares cas ont déjà existé ces dernières décennies comme lors de la vente du groupe Yves Saint Laurent à Elf-Sanofi en 1993… A l’époque, le couturier et Pierre Bergé avaient reçu en contrepartie 10% du capital de leur groupe. En 2004, la société pétrolière Maurel & Prom avait racheté la commandite de son patron, Jean-François Hénin, en lui offrant 17,5% du capital de sa société.

Redonner de l’air au cours de Bourse

En théorie, Arnaud Lagardère peut récupérer jusqu'à 20% du capital (en plus de ses 7,3% actuels) pour prix de l’abandon des pouvoirs d’une commandite. En tout cas, une somme d'au minimum 200 millions correspondant à dix ans de perte de rémunération de la structure, soit 10% du capital supplémentaire comme l’a rapporté la Lettre A. Le niveau exact devra être négocié avec les actionnaires puisque les deux tiers d'entre eux devront valider le projet.

Aux yeux de ses détracteurs, Arnaud Lagardère ne devrait pas être en mesure de détenir au final plus de 16% car cela lui permettrait, avec le Qatar, d'organiser une minorité de blocage (34%) et ainsi verrouiller le groupe. "Si les actionnaires acceptent de lui payer l’abandon de sa commandite pour se retrouver avec une nouvelle situation de contrôle, cela ne sert à rien" relate une source au fait du dossier.

Pour autant, cette opération permettrait d’apporter au Crédit Agricole des actions Lagardère supplémentaires en garantie pour couvrir son prêt et ne pas être en défaut de paiement. Enfin, le passage du groupe en société anonyme redonnera de l’air à son cours de Bourse. Au moins 20% de hausse, estiment les banquiers, voire plus grâce à une prime spéculative puisque Lagardère deviendra "opéable". Un moyen de satisfaire tout le monde, Arnaud Lagardère, le Qatar, Amber et le Crédit Agricole.