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L'économie française tourne désormais à 90% de ses capacités

Chaque semaine, Emmanuel Lechypre fait un état des lieux de la reprise économique. Si la reprise est réelle, son rythme ralentit et la dernière marche avant un retour à la normale sera la plus difficile à franchir.

Mais comment et à quel rythme l’économie française redémarre-t-elle après deux mois de mise à l’arrêt forcée pour endiguer l’épidémie de Covid-19? C’est ce que nous mesurons chaque semaine avec ce tableau de bord du déconfinement.

Un tableau de bord composé d’une trentaine d’indicateurs existant sur une base hebdomadaire voire quotidienne, qui concernent tous les secteurs de l’industrie, des services, du commerce, qui concernent aussi l’emploi, la confiance des ménages et des entreprises, qui sont publics ou qui nous sont fournis en exclusivité.

D’abord le point de départ : si l’on en croit l’Insee le creux de l’activité a été atteint dans la deuxième quinzaine de mars, avec un rythme d’activité correspondant à 63% seulement du rythme normal. Il y a bien eu un effet accélérateur consécutif à chaque étape du déconfinement le 11 mai, le 2 juin et le 15 juin. Si bien qu’aujourd’hui l’économie française tourne à environ 90% de ses capacités de production habituelles. Mais on est à un point d’inflexion. Sur les 37% de capacités perdus, la France en a récupéré 27 (soit les trois quarts) après une reprise en V de 5 semaines. Mais le rythme de la reprise ralentit et les derniers 10% seront beaucoup plus longs à récupérer.

Ces secteurs qui continuent de tourner à plein régime

Le meilleur exemple : le marché publicitaire. Le nombre de spots diffusés à la télé est tombé à 36% de son niveau normal au cœur du confinement, puis on a regagné jusqu’à 10 points par semaine. Mais cette semaine la progression n'est que de 3 points seulement, pour atteindre 73% de la normale, nous dit Admo TV. Cette tendance globale est le produit d’une économie française à trois vitesses.

D’abord les secteurs qui au fur et à mesure du déconfinement, ont retrouvé un rythme d’activité quasi normal voire continuent de profiter d’une fréquentation accrue pendant le confinement: les commerces d’alimentation, les jardineries et animaleries, magasins de mode et de sport ou encore salons de beauté. On a retrouvé les niveaux d’avant crise, nous dit le baromètre de la Fintech Sum’up. Si on regarde l’ensemble des commerces, quand on prend en compte la vente en magasins et par internet, on est à 96% d’une semaine normale. Dans les concessions automobiles, on peut parler de frénésie: sur 2 semaines, on est 30 à 50% au-dessus du niveau d’immatriculations du début d’année, selon AAA Data.

Ensuite, les secteurs pour qui retrouver un rythme d’activité "normal" se compte plutôt en semaines. C’est le cas des cafés restaurants. Le baromètre Payment Data de la fintech CDLK est très intéressant à cet égard: la clientèle a répondu présent, mais les contraintes sanitaires sont telles que la fréquentation n’atteint encore que 77% de la période pré-confinement. C’était 55% la semaine dernière.

Retour à la normale d'ici plusieurs mois dans le tourisme

On peut classer aussi dans cette catégorie la construction: 93% des chantiers sont désormais ouverts, selon l’enquête hebdomadaire réalisée par les cellules économiques régionales de la construction (CERC) mais 69% seulement affichaient un niveau d’activité normal. Le 29 mai, on était à 83% et 53%. C’est le cas aussi des services à la personne, selon SumUp (encore -18% cette semaine par rapport au niveau d’avant crise, mais c’était -35% la semaine dernière).

Enfin, les secteurs pour qui le retour à la normale sera davantage une question de mois voire d’années. Et là on pense évidemment au tourisme. Orchestra, la grande plateforme du tourisme qui intègre plus de 210 acteurs différents (tours opérateurs, hôtels croisiéristes, locations de voitures) nous dit que cette semaine, on est encore 65% en dessous du chiffre d’affaires d’avant crise malgré la reprise des réservations vers la France et depuis quelques jours vers l’Europe. En outre, les dépenses moyennes par client sont en baisse.

Bonne synthèse de tout ça: la logistique, peut-être le baromètre qui synthétise le mieux le niveau d’activité et qui est calé depuis deux semaine à 95% de son niveau d’avant crise selon l’indice Winfret de l’éditeur de logiciel de transport Abacom.

Quelle sera la hauteur de la vague de faillites?

Reste la grande inconnue: quelle sera la hauteur de la vague de faillites et de licenciements qui devrait déferler sur la France à partir de cet été et à l’automne? La hausse des délais de paiements aussi, mesurée par Sidetrade pour BFM Business, montre bien la fragilité des sociétés. Les retards de paiement de plus de 10 jours ne concernent plus que 31% des factures en France. Mais cela reste à un niveau très élevé. En temps normal, cette proportion de factures impayées ne dépasse pas 19%. 

C’est l’angoisse d'une vague de faillites qui paralyse aujourd’hui les décisions, davantage du côté des chefs d’entreprises que des consommateurs (malgré leurs 80 milliards d'euros d’épargne forcée). Preuve en est avec les projets d’investissement: l’enquête AFTE Rexecode montre que 68% des dirigeants envisagent un report de leurs dépenses d’investissement. Ces investissements reportés ne seraient in fine annulés que pour 8% des entreprises, mais 42% des répondants ne se prononcent pas.

Ces hésitations on les retrouve sur le marché du travail, sur lequel les candidatures augmentent beaucoup plus vite que les offres d’emploi. Les recherches de postes étaient ainsi supérieures de 45% cette semaine au niveau de février, nous dit Indeed, alors que les offres restent inférieures de 30% à leur niveau de février, ce qui a très peu évolué depuis le confinement. Le meilleur moyen de limiter la casse? La lisibilité de la politique économique, des plans de soutien, et des mesures qui seront prises en faveur des entreprises pour assurer leur survie financière. Il faudra notamment s'interroger sur la transformation des prêts garantis par l'Etat (PGE) en fonds propres et sur l’annulation des charges et cotisations qui pour l’instant ne sont que reportées.

Emmanuel Lechypre