BFM Business

"Pourquoi Alstom est une affaire d’Etat"

Loik Le Floch-Prigent défend le maintien d'Alstom dans le giron français.

Loik Le Floch-Prigent défend le maintien d'Alstom dans le giron français. - Fred Thaneau- AFP

Loik Le Floch Prigent, ancien président de la compagnie Elf, mais aussi de la SNCF et de GDF, estime que la vente des activités énergie du groupe français à General Electric n’est en rien justifiée. Entretien.

Malgré les doutes de la Commission européenne, la vente de l’intégralité des activités énergie d’Alstom à General Electric est en très bonne voie. Mais la manière dont se sont déroulées les négociations inquiète certains parlementaires – qui ont demandé en vain une commission d’enquête à ce sujet.

Quant à Loik Le Floch Prigent, tour à tour président de Elf, la SNCF et GDF, il estime que la direction d’Alstom a préféré lâcher l’entreprise pour éviter des poursuites aux Etats-Unis.

Pourquoi, selon vous, la vente des activités énergie d’Alstom est-elle une erreur?

On a voulu assurer la pérennité des sites de production, mais aucun diagnostic sérieux n’a été effectué. Soudain, et alors que rien ne pressait, on a décidé de vendre 70% des activités d’Alstom à General Electric. Dans la précipitation, on n’a pas essayé d’étudier les solutions alternatives qui auraient pu permettre de conserver Alstom dans le giron français. On n’a pas consulté les clients principaux du groupe, comme la SNCF, GDF-Suez ou EDF.

Les deux groupes évoquent une alliance, mais beaucoup prétendent qu’Alstom est clairement lésé dans la transaction...

Il ne s’agit pas d’une alliance, mais d’une absorption complète. Ce n’est pas du 50-50, mais plutôt 50% + une action en faveur de GE. C’est bien évidemment le groupe américain qui commande. Par ailleurs, puisqu’il a toujours été dit qu’Alstom, compte-tenu de ses activités cycliques, ne pouvait vivre qu’avec trois départements (énergie, transports et réseaux), on voit mal comment Alstom Transport va pouvoir survivre seul. Cette entité n’a pas la taille critique pour être pérenne. La direction du groupe et le gouvernement français sont bien sûr au courant, ce qui me fait dire qu’il s’agit d’une affaire d’Etat : nous sommes en train d’abandonner une pépite industrielle française!

Pourquoi tant de précipitation, selon vous?

L’une des hypothèses consiste à dire que les problèmes liés à la justice américaine sont à l’origine de cette transaction*. Patrick Kron, le PDG d’Alstom, aurait ainsi conclu un arrangement afin d’éviter une situation similaire à celle de Siemens en 2008 (la direction du groupe allemand avait dû démissionner en bloc après des poursuites similaires à celles dont fait l’objet Alstom).

Pourtant, un cadre de l’entreprise a bien été condamné?

Effectivement, il a même été incarcéré pendant 14 mois aux Etats-Unis. Et, coïncidence troublante, il a été "libéré" au moment où les premiers accords ont été passés par Alstom et General Electric.

*Alstom était poursuivi aux Etats-Unis pour avoir versé des pots-de-vin afin de remporter des contrats dans plusieurs pays. Le groupe français a plaidé coupable, et devra payer près de 800 millions de dollars d’amende.

Yann Duvert