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Fibre en entreprise : « impossible d’exercer une concurrence face à Orange »

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Plusieurs dizaines d’opérateurs alternatifs ont décidé de saisir l’Autorité de la concurrence et demandent la séparation en deux entités d’Orange. Ils dénoncent les obstacles mis en place qui les empêchent de s’aligner.

Mise à jour le 31 janvier : Dans un courrier reçu le 30 janvier, l’Autorité de la concurrence indique ne pas juger utile de donner une suite favorable à l’étude de cette saisine pour avis consultatif. L’association prend acte de cette décision. Elle entend désormais saisir également l’Union Européenne sur le même sujet afin de recueillir son avis et d’engager, si nécessaire, les actions correctrices requises pour que la concurrence s’effectue de manière saine et loyale sur le marché français des télécoms.

Si la fibre optique est un enjeu majeur pour les entreprises afin d’accompagner leur transformation numérique, la concurrence dans ce marché reste assez théorique. Orange Business Services, filiale d’Orange, détient une part de marché d’environ 65/70% grâce à son historique et son empreinte territoriale, suivi par SFR Business qui revendique environ 20% du marché évalué à 10,6 milliards d’euros en 2017.

Nous l’avons évoqué ici, les concurrents directs d’Orange (Bouygues, SFR et Free) ont décidé d’accélérer dans le B2B pour compenser la stagnation des revenus dans le grand public à grands coups de rachats. Mais il y aussi et surtout une kyrielle de ‘petits’ opérateurs, locaux et/ou régionaux qui entendent agiter le marché sous le prisme technologique et serviciel (Celeste, Bretagne Telecom, Netalis…)

Reste que ces derniers estiment que les dés sont pipés malgré les mesures prises par le régulateur pour ouvrir ce marché, notamment en faisant émerger un troisième acteur grossiste, Kosc.

Une quarantaine de ces opérateurs, réunis au sein de l’association AOTA (45 acteurs pour un chiffre d’affaires cumulé de 150 millions d’euros), a donc décidé d’employer la manière forte en saisissant l’Autorité de la concurrence « après avoir tenté en vain de négocier », nous confie son président, David Marciano.

Les griefs sont nombreux. « Nous estimons simplement qu’Orange empêche à la concurrence de s’exercer sur le marché Entreprise et multiplie les actions pour freiner la pénétration commerciale de ses concurrents », lance le responsable. Traduction : impossible pour eux de s’aligner sur les offres d’Orange.

« Preuves réelles »

Et de mettre en avant des exemples concrets, « des preuves réelles ». « Orange pratique la saturation volontaire de ses fourreaux [ces gaines souterraines où passent les câbles de fibre optique qui sont ensuite distribuées dans les locaux, les immeubles, NDLR]. Les fourreaux sont artificiellement occupés avec la pose plusieurs câbles au lieu d’un. La concurrence ne peut pas intervenir. Nous avons constaté cela dans plusieurs régions. On peut également évoquer l’accès souvent impossible aux chambres sécurisées [où un opérateur doit installer ses équipements, NDLR] où seul Orange détient la clé », poursuit David Marciano.

Dans le passé, l’opérateur historique a plusieurs fois été mis en demeure sur cette affaire d’accès aux fourreaux, « mais il s’agissait de cas particuliers, nous demandons une approche globale de la question. Nous demandons donc la séparation fonctionnelle d’Orange ».

C’est un peu une bombe atomique : il s’agit de scinder Orange en deux entreprises distinctes, la première possédant l’infrastructure, la seconde gérant le volet commercial. Cette séparation a déjà été appliquée pour EDF ou encore la SNCF. Mais dans les télécoms, seul le Royaume-Uni a osé passer à l’acte.

Et cette approche n’a ni le soutien du gouvernement, ni celui du régulateur. Free en fait ainsi la demande depuis 2007… L’Autorité de la concurrence devra donc d’abord se prononcer sur la recevabilité de cette saisine qui conditionnera l’instruction. Elle pourrait prendre des années.

L’AOTA précise par ailleurs avoir abordé la question à la Commission européenne et dit avoir eu « une bonne écoute ». On sait que Bruxelles est moins rigide sur cette question ultra-sensible de la séparation fonctionnelle.

Seconde saisine en cours

L’Arcep, le régulateur, estime de son côté avoir mis en place les conditions pour une ouverture de ce marché. Les alternatifs jugent de leur côté que cela ne suffira pas et demandent qu’Orange accepte de fournir une offre « activée » leur permettant de s’aligner.

Sujet qui fait l’objet d’une seconde saisine de l’Autorité de la concurrence qui en cours d’être formulée, selon nos informations. « Si cette demande était acceptée, la séparation fonctionnelle ne serait plus nécessaire », précise David Marciano.

Reste que cette solution a aussi ses opposants, notamment du côté de l’Arcep. Elle permettrait en effet théoriquement à n’importe quel acteur opportuniste, n’ayant pas dépensé le moindre centime dans l’infrastructure, de vendre des accès fibre quasi-similaires à ceux d’Orange. Vu les investissements colossaux nécessaires pour la fibre, on comprend que cela puisse en faire tiquer Orange, premier investisseur en la matière. Pour l’Autorité, c’est l’investissement dans l’infra qui permet l’ouverture du marché.

Contacté par nos soins, l’opérateur historique n’a pas encore répondu à nos demandes de commentaires. Et attendant le prochain épisode de ce feuilleton désormais juridique, l’AOTA a officiellement créé une structure annexe sous forme d'un GIE (groupement d’intérêt économique) afin de plus peser dans les achats de matériels mais surtout avoir plus de poids dans le lobbying et les négociations. « Avoir la force des gros et l’agilité des petits », résume son président.

Olivier CHICHEPORTICHE