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Fabrice Barthélemy (Tarkett) : « La valeur ne se crée pas dans les chiffres ou les tableaux Excel »

Chez Tarkett depuis onze ans, Fabrice Barthélemy a pris les rênes du groupe en début d'année.

Chez Tarkett depuis onze ans, Fabrice Barthélemy a pris les rênes du groupe en début d'année. - Crédit photo: Tarkett

Tarkett, numéro 3 mondial des revêtements de sols et des surfaces sportives, vient de changer de patron. Fabrice Barthélemy a pris les commandes en janvier, dans une période compliquée. Portrait.

Fin février. Alors que les Parisiens sont en congés et que certains partent souffler sur les pistes, Fabrice Barthélemy n’envisage pas de quitter sa tour de La Défense de sitôt, sauf bien sûr pour des déplacements professionnels. La vue de son bureau pourrait être pire : il a un magnifique panorama sur tout Paris. « Ce n’est vraiment pas le moment de prendre des vacances », sourit-il, en réponse à notre (naïf) questionnement. Il vient de prendre la tête d’un groupe familial coté, malmené par le coût des matières premières et une concurrence de plus en plus féroce.

Début février, le titre a touché un plus bas historique. Alors, dès sa prise de fonction, en janvier, Fabrice Barthélemy s’est attelé directement à sa tâche : « Je suis dans le groupe depuis onze ans, nous explique-t-il calmement, donc il n’y a pas de phase de découverte, mais il n’y a pas de période de grâce non plus. Comme je connais bien l’entreprise, les équipes attendent de moi que je prenne rapidement des décisions et que je donne des orientations ».

Installé à la table de réunion, pile dans l’axe de l’Arc de Triomphe, le cinquantenaire (qui ne les fait pas du tout), déroule la carte d’identité d’une entreprise qu’il connaît comme sa poche : Tarkett (ex Sommer-Allibert), est le troisième acteur mondial des revêtements de sols et des surfaces sportives, derrière deux Américains. Présent dans une centaine de pays, il affiche trois milliards d’euros de chiffre d’affaires, emploie 13 000 personnes et possède 35 usines dans le monde. « On produit là où on vend », se félicite Fabrice Barthélemy.

Passionné d'industrie

Le nouveau patron de Tarkett est un passionné d’industrie et de « concret ». Financier de formation, il a tout de suite préféré les usines aux salles de marchés. Et quand ses camarades de l'ESCP se sont orientés vers l’audit, le jeune homme, originaire de Ville d'Avray (92), a préféré aller faire du contrôle de gestion à la Snecma (ex-Safran), sur le site de Gennevilliers. « Je me suis énormément amusé au contact des ingénieurs », raconte-t-il.

Poussé par des envies d’étranger, il est ensuite parti chez Valeo, dans des usines anglaises et galloises. Fabrice Barthélemy aime « comprendre comment tout fonctionne. Il aurait pu être ingénieur » ! décrit Raphaël Bauer, directeur financier chez Tarkett, qui a aussi travaillé chez Valeo. « Quand il est dans une usine, il la regarde vraiment, il ne fait pas du tourisme industriel. C’est un pragmatique », confirme Vincent Lecerf, ancien DRH de Tarkett. Fabrice Barthélemy a quitté Valeo pour Tarkett, parce qu’il ambitionnait de prendre la direction financière à l’échelle d’un groupe.

Avec le patron de l’époque, Michel Giannuzzi, ils se sont notamment lancés dans une série d’acquisitions, aux États-Unis, en Amérique du Sud ou encore en Chine… Ils ont aussi préparé l’introduction en bourse, qu’ils ont menée à bien, fin 2013, à une époque où le marché boursier parisien était plutôt atone. Petit à petit, le métier de Fabrice Barthélemy a évolué. Il explique qu’il aime « mettre du concret dans les marchés financiers, créer des relations avec les investisseurs et établir des liens de confiance ». « La valeur », martèle-t-il, « ne se crée pas dans les chiffres ou les tableaux Excel ».

Il a été un directeur financier un peu atypique, aux yeux de son ancien patron, Michel Giannuzzi : « Il y a une grande dose d’humanité chez Fabrice, ce qui n’est pas toujours évident à la DAF (direction administrative et financière), et en même temps, c’est quelqu’un qui manie très facilement les chiffres… Il a, à la fois, un hémisphère gauche et un hémisphère droit très développés. Et il est très didactique, très pédagogique, dans la manière d’expliquer la finance ». Vincent Lecerf se remémore, lui, ces colloques, où, avec « sa tête de post étudiant », Fabrice Barthélemy créait l’événement. Ses présentations étaient toujours les plus attendues et les mieux évaluées tant c’était clair, intelligent et humain ».

Expérience et connaissance du marché 

Fabrice Barthélemy aime aller au contact des clients et des équipes, sur le terrain, « parce que, tout ne se voit pas dans les chiffres ». Après avoir été directeur financier de Tarkett, il a été en charge du secteur Europe, Moyen-Orient, Afrique et Amérique latine, puis il a été nommé président du directoire, en ce début d’année. Son expérience dans le groupe, sa « très bonne connaissance du marché » sont autant d’atouts aux yeux des investisseurs, explique Raphaël Bauer. Pour lui, Fabrice Barthélemy a surtout une forte « capacité à remettre les choses en question, à prendre de la hauteur pour voir ce qui a marché, ou pas ».

Il en aura besoin pour relever les défis qui se présentent à lui. « Tarkett se porte bien, assure-t-il, dans un marché qui est plus difficile qu’il n’a été. Les marge sont sous pression à cause des matières premières en hausse, les concurrents (américains, chinois) bougent et les attentes de la société changent rapidement, avec le développement du e-commerce, qui est encore peu présent dans les matières de construction... Les attentes environnementales, aussi, sont plus importantes qu’elles n’ont été. Je pense que Tarkett a un rôle à jouer là-dedans ».

La priorité, pour Fabrice Barthélemy, est de « bâtir un nouveau plan stratégique pour les 3 à 5 prochaines années », qui doit être dévoilé en juin. Mais déjà, il esquisse des angles d’attaque : sur l’évolution des cours des matières premières, il faut, dit-il, arriver à faire contribuer les clients » et « travailler en permanence sur la productivité... un peu sur le modèle de ce qui se fait dans l’automobile ».

Il explique qu’il faut optimiser les usines et faire des choix, comme la fermeture d'un site allemand, qui n'était pas rentable. Pour relever le défi du numérique, Fabrice Barthélemy estime notamment qu’il est nécessaire de « travailler à une nouvelle manière d’aller vers les clients ». Tarkett a ainsi initié un partenariat avec ManoMano, un site de e-commerce spécialisé dans le domaine du bricolage et du jardinage.

Le développement durable, "salut" de l'industrie 

La tâche est grande, mais pour son ancien patron, Fabrice Barthélemy a les épaules pour transformer l'essai. Longtemps numéro deux, il a désormais « toute la maturité pour prendre des décisions », selon Michel Giannuzzi. Vincent Lecerf insiste également sur son « équilibre personnel » et sur ses « valeurs solides », importantes, quand on occupe ce type de poste. Marié, père de quatre enfants, installé à Versailles, Fabrice Barthélemy se ménage « des temps de respiration » le week-end. Il en profite pour faire du sport, de la course à pieds et il s’est mis aussi mis au vélo : « Ca, ça va avec les cinquante ans », précise-t-il avec humour.

Le patron de Tarkett passe plus d’un tiers de son temps en dehors de Paris, en France, mais aussi dans le monde entier, aux Etats-Unis, en Chine ou en Russie… Persuadé que le salut de l’industrie viendra du développement durable, il mise beaucoup dessus, notamment sur le recyclage. Plus qu’un argument de vente, il assure que c’est une conviction et il concède qu’il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine. L’un de ses objectifs, c’est de se démarquer des acteurs chinois, qui émergent, en insistant sur la qualité de ses produits.

« Je ne souhaite pas, lâche-t-il, que l’Europe et les États-Unis soient les clients d’un vaste atelier chinois ». Rasséréné par un nouvel élan autour de l’industrie française, Fabrice Barthélemy estime que les métiers de ce secteur ne sont quand même pas assez valorisés et il tente, dès que possible, d’en faire la promotion. « On aura toujours besoin d’objets concrets », insiste-t-il, avant de se remettre au travail.