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Le projet qui veut unir les rivaux EDF et Engie

Plusieurs dirigeants du monde de l’énergie militent pour un rapprochement entre les réseaux de transports de l’électricité et du gaz. Un projet destiné à créer un réseau unique décarboné dans le cadre de la refonte du secteur. Les syndicats y sont favorables, Engie hésite mais EDF traîne des pieds.

"Le dossier n’est ni mûr, ni mort". C’est par cette petite phrase lâchée à BFM Business en marge de son audition à l’assemblée nationale la semaine passée que le régulateur de l’énergie, Jean-François Carenco, tente de faire émerger un projet qui lui tient à cœur. Celui de l’alliance entre les deux grands réseaux de transports d’électricité (RTE) et de gaz (GRT Gaz). Filiales respectivement d’EDF et d’Engie (ex-GDF), ils cherchent à s’émanciper de leur maison-mère. Le président de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) pousse ce projet dans le cadre de la refonte du secteur de l’énergie, notamment sa régulation, qu’il défendra à Bruxelles lors d’une réunion jeudi.

Le patron de RTE, François Brottes, tient aussi à ce projet depuis plusieurs années. Il y a trois ans, il l’avait proposé au PDG d’EDF, Jean-Bernard Levy, qui s’y était opposé. Mais selon plusieurs sources, ce dossier a été rouvert il y a quelques mois, avant la crise du coronavirus, par le patron de RTE, largement soutenu par le président de la CRE. La Caisse des Dépôts (CDC), actionnaire des deux réseaux (49,9% de RTE et 25% de GRT Gaz), verrait d’un bon œil cette opération qu’elle "a étudiée" selon plusieurs sources. Contactée, la CDC se contente de répondre que le "dossier n’est pas ouvert".

L’hydrogène pour stocker l’électricité

Les supporters de ce projet jugent qu’unir les réseaux de transports de gaz et d’électricité serait un atout pour la transition énergétique. Notamment RTE qui rêve d’un outil de stockage de l’électricité pour gérer l’intermittence des énergies renouvelables. Le réseau de gaz serait utilisé pour stocker l’excès d’électricité en la transformant en hydrogène. Ou inversement, l’hydrogène serait (re)transformé en électricité en cas de forte consommation, notamment l’hiver. Pour le patron de RTE, il s’agissait de disposer d’un outil de pilotage énergétique unique sur tout le territoire français.

Reste que toutes parties prenantes ne sont pas convaincues. Les syndicats, puissants chez EDF et Engie, y sont très favorables. Notamment la CGT qui souhaite un "pôle public de l’énergie et veut tout réintégrer dans le secteur" explique Philippe Page Le Merour, responsable de la Fédération Energies de la CGT.

Les avis divergent au sein des pouvoirs publics

Au sein de l’Etat, les avis divergent. Selon nos informations, le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, y serait opposé. Mais certains cadres du ministère de la Transition Ecologique et Solidaire seraient "plutôt séduit par cette idée de création d’un grand réseau public", explique un proche du ministère.

De leurs côtés, les opérateurs sont partagés. Selon une source proche, la direction de GRT Gaz a étudié le dossier l’an passé. Tout comme Engie d’ailleurs qui serait favorable à un tel projet alors que le groupe envisage d’ouvrir le capital de sa filiale de transport de gaz comme l’y autorise la loi Pacte. Mais Engie souhaite en garder le contrôle pour conserver les précieuses marges dans ses comptes. Or, il serait minoritaire dans ce "grand réseau combiné" alors que GRT Gaz vaut moins cher que RTE. "On n’est pas complètement convaincu" conclut un dirigeant du groupe.

EDF reste mystérieux

EDF reste mystérieux sur ses intentions. En privé, son PDG Jean-Bernard Levy se montre très frileux pour ce projet qui ne "dégage aucune synergie". Mais en interne, il se murmure que certains dirigeants verraient d’un bon œil une séparation de RTE sur laquelle ils n’ont aucune prise. Le président de la CRE estime lui que le projet pourrait voir le jour dans le cadre de la nouvelle régulation du marché de l’électricité et du projet de réorganisation d’EDF, baptisé Hercule. A l’assemblée, il a jugé qu’"avoir un RTE 100% public l’empêche de conquérir l’Europe".

Pour l’heure, le projet ne sera en tout cas plus poussé par la direction de RTE dont le patron François Brottes ne sera pas renouvelé à la tête de l’entreprise à la fin de l’été. Pour le remplacer, EDF a poussé l’un de ses adjoints, Xavier Piechaczyk qui, selon nos informations, est opposé à une alliance avec GRT Gaz. Un hasard?