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Elizabeth Ducottet : « Le plus loin possible, je ferai quelque chose d’utile »

Elizabeth Ducottet dirige Thuasne depuis près de trente ans.

Elizabeth Ducottet dirige Thuasne depuis près de trente ans. - Crédit photo : Martin Colombet

Le 5 novembre, à Paris, BFM Business a célébré « ceux qui réveillent la croissance », lors de la 14ème édition des BFM Awards. Thuasne, spécialiste du matériel médical orthopédique professionnel, a remporté l’award de la performance à l’export. À sa tête depuis 1991, Elizabeth Ducottet a fortement développé l'entreprise familiale. Portrait.

Elle a le calme et la profondeur de ceux qui parlent d’expérience. Elizabeth Ducottet, 73 ans, représente la cinquième génération à la tête de Thuasne, spécialiste du matériel médical orthopédique professionnel. Elle fabrique notamment des ceintures lombaires et des genouillères, pour la vie de tous les jours et pour le sport. Élégante dans un twin-set couleur chocolat, les yeux bleus perçants, elle nous reçoit dans son bureau de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).

Posée sur un pan de mur, une - grande - photographie d’Emmanuel Macron, en visite dans la filiale allemande du groupe, du temps où il n’était pas président. Au-dessus de sa table de travail, des portraits de ses aïeux et de ses petits-enfants. Ses trois enfants ne sont jamais très loin, puisqu’ils travaillent dans le groupe. Elle n’aime pas du tout le mot « saga », qu’elle trouve « trop sulfureux ». C’est une histoire de « famille », de « succession ». Sur le bord d’une fenêtre, le BFM Award de la performance à l’export, qui a été attribué à Thuasne dix jours plus tôt. Il représente une courbe économique, en croissance. Elle y voit plutôt une montagne. À la tête de l’entreprise depuis près de trente ans, Elizabeth Ducottet en a fait le leader européen du dispositif médical textile, avec quinze filiales en Europe, deux aux Etats-Unis et une en Chine. Ces dix dernières années, le chiffre d’affaires a plus que doublé, pour atteindre 225 millions d’euros, et 900 emplois ont été créés dont 400 en France. Sous son impulsion, le groupe familial est passé dans une autre dimension. 

« Aucune prédestination »

Comme dans toutes les entreprises familiales, elle y vit dès son plus jeune âge, à Saint-Etienne. La route des vacances est marquée par des arrêts réguliers dans les pharmacies, qui vendent les produits de la marque. Elizabeth est la seconde d’une fratrie de quatre.

À 25 ans, tous deviennent administrateurs de Thuasne. Mais son grand frère se lance dans une carrière médicale et elle part à Lyon pour étudier la philosophie, la psychologie et l’orthophonie. « Il n’y a aucune prédestination », martèle la chef d’entreprise, qui assure n’avoir jamais ressenti aucune pression pour rejoindre le groupe.

Diplômée en linguistique, titulaire d’une maîtrise en psychologie et d’un certificat d’orthophonie, elle exerce d’abord en tant que psychologue et orthophoniste, pendant dix ans. À Lyon, à Tunis, où son mari est coopérant, puis à Paris. Là, elle travaille dans des classes intégrées d’enfants malentendants et dans une école d’enfants intellectuellement déficients. Elle prend alors à bras le corps la problématique de l’intégration et elle est à l’origine de l’ouverture de deux classes intégrées dans l’école de ses enfants, à Neuilly. « Elle a posé des initiatives tout à fait novatrices, à une époque où ce type de classes ne se faisait que très peu… elle a du se confronter à l’hostilité de certains parents », souligne une de ses filles, Delphine Hanton.

Cette dizaine d’années avant Thuasne est très importante pour Elizabeth Ducottet. « Il n‘y a pas de sous-carrière, avant, et une carrière, après. C’est cohérent, assure celle qui revendique « une vraie vie, construite, utile, j’espère… et bénéficiaire à moi-même et à ce que je fais aujourd’hui ». Ce mot « utile » revient souvent dans la bouche d’Elizabeth Ducottet, persuadée que « ce ne sont pas les choses les plus visibles, qui créent du résultat » et qui « croit beaucoup aux rivières souterraines ». 

« À la fois prête et pas prête »

« Il n’y a pas de prédestination », répète Elizabeth Ducottet, « Il y a des choix libres à un moment opportun. » À 35 ans, elle décide de s’impliquer davantage dans le groupe familial. Elle passe par la direction commerciale, créée le système de direction régionale… Elle s’éclate, jusqu’au jour où son père fait un AVC (accident vasculaire cérébral), en 1991. « J’ai la présidence du jour au lendemain », raconte-t-elle, « je suis à la fois prête et pas prête », mais « le goût et l’envie sont assez forts ».

Elle prend les rênes, mais elle s’attelle sans tarder à acquérir les outils nécessaires. Elle s’inscrit alors à un executive MBA à HEC, « dix-huit mois de travail extrêmement intense », au cours desquels, au contact des camarades de promotion, elle apprend « la vie de l’économie ». Cette période, pourtant très studieuse, est pour elle comme une « sorte de printemps ». D’autant qu’elle est soutenue par sa famille, qui ne la voit plus beaucoup…

Près de trente ans après, elle reste reconnaissante à son mari, décédé depuis, pour la façon dont il a accepté sa nouvelle vie. « C’était très généreux de sa part », explique Elizabeth Ducottet, « C’est un très beau cadeau qu’il m’a fait et qu’il a fait à l’entreprise. Pareil pour mes enfants, qui y ont finalement trouvé leur compte ». Ces mots émeuvent sa fille, Delphine Hanton, directrice général du groupe. Ces nouvelles fonctions, se rappelle t-elle, permettaient à Elizabeth Ducottet de se réaliser. Certes, « cela a été plus ou moins facile », mais cela donne aussi des « capacités à prendre des initiatives. » Delphine Hanton relativise : « Il y a des éléments positifs dans tout ce que l’on vit. Pour être honnête, c’est comme cela que je le vis avec mes enfants, qui acceptent, et comprennent ».

Poussée par sa famille, Elizabeth Ducottet est aussi soutenue par les collaborateurs de Thuasne, qui l’aident à s’installer. Des collaborateurs rassurés qu’elle prenne les commandes, étant donné que « dans une entreprise familiale, la plus grosse crainte, c’est que cela s’arrête ». Son père était plutôt « l'homme orchestre », elle s'entoure très vite d’un directeur financier, d’un directeur industriel et d’un autre commercial. Elle fait la synthèse et développe la marque. Elle l’ouvre à l’international, qui représente aujourd'hui 40% de l’activité du groupe. Elle vise 50%. « Les implantations à l’étranger nous apportent plus de croissance que l’Europe, ce qui est un vrai sujet de satisfaction et d’espoir », explique Elizabeth Ducottet.

Objectif : les États-Unis et l’Asie, dans un marché de la santé qui est par essence très national, du fait des règlementations qui varient. « Franchir une frontière, c’est ultra difficile parce que cela suppose pratiquement d’avoir une nouvelle gamme de produits », résume-t-elle. « C’est beaucoup d’investissements et de prise de risque ». Admirative, Delphine Hanton salue sa capacité « à prendre des risques »... Des risques maîtrisés, puisqu’elle « les aura travaillés en amont, avec beaucoup d’intuitions qui sont souvent gagnantes ».

« Super moderne et extrêmement courageuse »

Fréderic Coirier, patron du groupe Poujoulat, a succédé à Elizabeth Ducottet à la présidence du Mouvement pour les Entreprises Intermédiaires (METI). Il décrit une femme « engagée » et « extrêmement courageuse », dans une industrie compliquée. Une patronne « qui s’est fait sa place, qui s’est fait respecter », « qui s'est accrochée dans l'adversité » et qui a beaucoup transformé Thuasne, « à la force du poignet ». Une « croyante », qui « donne beaucoup ». L’un et l’autre parlent aussi de son « exigence ». « Ce n’est pas quelqu’un de lisse », ajoute Fréderic Coirier, qui salue une femme « super moderne », qui saisit toutes les opportunités pour innover dans le digital. « Je n’ai pas eu à aller me battre pour émerger, dit Elizabeth Ducottet, « désolée » de voir à quel point les milieux de dirigeants restent masculins. Pour autant, elle n’aime pas trop « les trucs de femmes », mais elle s’investit notamment pour faire connaître celles qui entreprennent.

Elizabeth Ducottet a plusieurs mandats en cours, qu’elle accepte s’ils lui sont « utiles pour l’entreprise », notamment au Conseil Général de la Banque de France, au Conseil national de l’industrie, ou au Conseil stratégique d’EY... Elle est aussi active auprès de plusieurs écoles, poussée par une « obligation de transmettre » ce qu’elle a elle-même reçu. Globalement, elle s’implique beaucoup dans la défense de l’entreprise. Convaincue qu’Emmanuel Macron est « l’homme de la situation », elle salue « des actes majeurs, qui ont été posés, comme sur le droit du travail », mais elle regrette que « les ETI (entreprises de tailles intermédiaires) aient été laissées de côté ». Elle insiste: « On a vraiment hâte que les ETI soient dans le viseur ». Elle pèse ses mots : « Qui maintient l’industrie dans les territoires? C’est nous! »

La suite n'est pas écrite

Elizabeth Ducottet travaille beaucoup. « Elle a une énergie phénoménale », raconte Delphine Hanton, qui précise, en souriant, qu'elle est rarement la première fatiguée. Il lui arrive de se sentir seule, mais elle trouve les moyens de se « dé-s'isoler » (sic), notamment auprès des administrateurs du groupe. L'appui familial, redit-elle, est très important. Elle a un compagnon, qui a eu un passé d'entreprise, « qui comprend », et beaucoup d'amis.

La suite n’est pas écrite, pas plus que ne l’était le prologue. Une certitude toutefois : Elizabeth Ducottet ira « le plus loin possible », pour faire quelque chose d’utile ». Après des carrières dans d’autres groupes, ses trois enfants, Matthieu, Delphine et Anne-Sophie, ont rejoint Thuasne. Ils évoluent les uns et les autres « dans des champs bien distincts », l’innovation, la direction générale, et la marque/communication. « C’est une très grande joie pour moi de les avoir et une grande satisfaction », explique Elizabeth Ducottet, qui apprécie d'avoir avec eux « une base commune, qui est économe de moyens. »

Par la force des choses, elle voit davantage Delphine Hanton, qui est DG, mais sinon, elle rencontre surtout ses enfants « dans l’ascenseur » et tous les quinze jours pour un point, comme avec tous les autres collaborateurs. Il y a bien sûr les rendez-vous familiaux du week-end ou lors des vacances dans le chalet de La Clusaz, mais là, ils s’efforcent de ne pas parler du travail. Comme elle le fut à leur place, Elizabeth Ducottet veut que ses enfants se sentent parfaitement libres.