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L'école de cinéma de Luc Besson ferme ses portes mais espère se relancer

L'école de la cité a permis au réalisateur de faire des économies, voire de gagner de l'argent

L'école de la cité a permis au réalisateur de faire des économies, voire de gagner de l'argent - BFM Business

L'école de cinéma gratuite installée dans la Cité du cinéma de Saint Denis a rendu ses locaux, remercié son personnel, et annoncé sa fermeture aux élèves. Toutefois, la direction affirme rechercher des financements pour la relancer.
"J’ai créé cette école pour que les jeunes passionnés qui n’ont pas trouvé leur chemin par la voie classique puissent avoir une alternative".

Telle est la noble ambition affichée par Luc Besson pour expliquer la création en 2012 de l'Ecole de la cité. Cette école, gratuite et d'un durée de deux ans, forme chaque année soixante jeunes de 18 à 25 ans désirant devenir réalisateur ou scénariste, sans condition de diplôme. Luc Besson la préside et l'a installée dans la Cité du cinéma de Saint Denis, un projet dont il est à l'origine.

Hélas, l'enfer est souvent pavé de bonnes intentions. Le 29 juin, comme l'avait révélé Satellifax, l'école a annulé son concours d'entrée pour la saison prochaine. Le même jour, Isabelle Agid, vice-présidente de l'école, a réuni les élèves pour leur annoncer sa fermeture, selon plusieurs témoins. Précisément, elle a expliqué aux élèves à qui ils restaient une année de cours qu'il n'était pas nécessaire de revenir à la rentrée. A un élève qui s'enquérait de son diplôme de fin d'études, elle a proposé de les distribuer tout de suite à tous les élèves... En parallèle, congé a été donné à l'équipe administrative d'une dizaine de personnes, notamment via des licenciements économiques. 

Cette annonce a évidemment suscité une vive émotion parmi les élèves, qui ont décidé de se battre pour tenter de sauver leur école. Le 2 juillet, ils ont envoyé une lettre au ministère de la culture. Cette lettre, obtenue par BFMTV, indique:

"L'Ecole de la cité va fermer. Le 29 juin 2018, la présidence de l'école a réuni tous les élèves pour nous annoncer que, n'ayant pas trouvé de mécènes pour subvenir à ses nécessités financières, elle n'assurera pas la rentrée prochaine".

Une semaine plus tard, Isabelle Agid nuance son propos initial auprès des élèves. Elle assure se battre avec Luc Besson pour tenter de sauver l'école. Puis, dans un communiqué, elle affirme vouloir sauver l'école: 

"Faute de financements suffisants de l’Etat, et parce que les dons privés ne sont pas au niveau nécessaire, l’Ecole de la Cité doit redéfinir les conditions de son équilibre financier. Aussi, l’équipe pédagogique travaille et réfléchit sur le modèle à mettre en œuvre pour les années à venir, tout en tenant compte des contraintes financières propres à son modèle de financement. C’est pourquoi, afin de prendre les bonnes décisions, l’école met à profit l’été pour se réorganiser, et a pris la décision de repousser le recrutement de nouveaux élèves à une date qui sera rendue publique ultérieurement".

En attendant, ce vendredi 20 juillet, les locaux de l'école ont été rendus, le directeur de l'école Laurent Jaudon a envoyé un email pour indiquer qu'il "quittait ses fonctions"; et les élèves se sont réunis pour un pot d'adieu...

Des mécènes qui se retirent 

Officiellement, l'établissement met ses difficultés sur la baisse des subventions reçues. Il est exact que plusieurs mécènes ont déjà retiré leur financement: Pathé, Gaumont, BNP Paribas (qui nous indiquent tous trois avoir versé de l'argent uniquement au lancement), M6 (qui précise avoir retiré son soutien au bout de trois ans), et Canal Plus (qui répond avoir retiré son soutien il y a environ un an). Ces retraits expliquent la forte chute de ces financements privés, passés de 1,8 million d'euros la première année à 179.660 euros l'année dernière.

Seuls TF1, Kering et deux prestataires techniques (Transpalux et NextShot) continuent à soutenir financièrement l'école, à en croire son site. S'y ajoute le CNC (Centre national du cinéma) et la région Ile-de-France, qui indiquent verser 200.000 euros chacun cette année.

Mais la question est de savoir si ces derniers soutiens vont ou non se retirer, notamment suite aux accusations d'agressions sexuelles contre Luc Besson -accusations démenties par le réalisateur. La question se pose particulièrement pour Kering, qui est engagé depuis 2015 dans la défense des femmes dans le cinéma. "Ma femme, l'actrice Salma Hayek, m'a beaucoup influencé sur les problématiques féministes", avait expliqué à l'époque le PDG François-Henri Pinault (qui représentait en personne le groupe de luxe au conseil d'administration de l'école). Salma Hayek, qui, après la révélation du scandale Weinstein, expliquera avoir été harcelée par le producteur américain...

Contacté, Kering s'est refusé à tout commentaire. De son côté, TF1 assure que "si le programme se poursuit, les étudiants pourront compter sur notre soutien". De son côté, la région répond: "la subvention de 2019 sera faite en fonction du projet éducatif proposé". Enfin, le CNC indique qu'il "n'est pas possible pour le moment de dire si la subvention sera reconduite".

Pour leur part, Luc Besson et son studio EuropaCorp (dont il détient 31,6%) contribuent de manière marginale au budget de l'école. EuropaCorp verse à l'école une partie de sa taxe d'apprentissage, mais n'indique pas le montant. Son rapport annuel indique juste: "EuropaCorp s’est engagé à verser en priorité la taxe d’apprentissage aux écoles de Seine-Saint-Denis".

Quant à la contribution personnelle de Luc Besson, elle se limite essentiellement à des cours donnés aux élèves. "Pour la première promotion, Luc Besson était le parrain, donc il s'est plus investi: il a fait trois ou quatre master class d'une demi-journée, puis une journée entière pour regarder les courts métrages de fin d'études. Mais il s'est moins investi avec les promotions suivantes, qui avaient d'autres parrains", explique un ancien élève.

Pourtant; Luc Besson aurait largement les moyens de financer de sa poche la fin des études de la promotion en cours: ses revenus se sont élevés à 7 millions d'euros bruts sur l'exercice clos fin mars 2017. Mais peut être fera-t-il finalement ce geste...

Un loyer versé à Luc Besson qui plombe les comptes

En réalité, les difficultés de l'école ont aussi d'autres origines. Elles sont aussi dûes à ses charges d'exploitation, qui ont doublé depuis l'origine, pour atteindre 2 millions d'euros par an. Et l'une des principales charges est le loyer. Selon des sources industrielles, il s'élevait à l'origine à 400.000 euros par an hors charges. Et il a dû augmenter depuis, étant donné qu'il était indexé (EuropaCorp, installé aussi à la Cité du cinéma, a vu son son loyer indexé sur l'indice BT01 augmenter de 35% depuis 2012).

L'école verse son loyer à Front Line, la holding personnelle de Luc Besson. Car les loyers à la Cité du cinéma suivent un circuit complexe: Vinci et la Caisse des dépôts, propriétaires des murs, louent la quasi-totalité des bureaux à EuropaCorp, qui sous-loue les surfaces dont elle n'a pas besoin à la holding de Luc Besson, qui elle-même sous-sous-loue les surfaces dont elle n'a pas besoin.

En pratique, l'école dispose de 1.100 mètres carrés (1.000 mètres carrés à l'origine) permettant de caser deux salles de classes, un open space, et trois bureaux administratifs. "C'était spacieux, on était très bien en termes d'espace", se souvient un ancien élève.

Selon ces sources industrielles, le loyer en 2012 se serait donc élevé à 400 euros par mètre carré et par an, hors charges. Soit un prix particulièrement élevé. En effet, en 2012, le loyer demandé par Luc Besson pour louer un bureau à la Cité était de seulement 280 euros par mètre carré et par an charges incluses, avait indiqué sa porte-parole. Et Vinci loue aujourd'hui, via plusieurs agences immobilières, des bureaux dans la Cité à seulement 250 euros hors charges. Interrogée, la holding de Luc Besson a juste assuré ne faire aucune marge sur le loyer facturé à l'école, sans fournir plus d'explications.

Mais ce n'est pas tout. L'école a aussi permis à Luc Besson de faire des économies. En effet, le réalisateur-producteur s'était engagé à remplir les bureaux auprès des propriétaires Vinci et Caisse des dépôts. Faute de quoi, il devait payer de sa poche les locaux vides... Cette condition avait été posée par la Caisse des dépôts et Vinci avant d'accepter ce projet coûteux et risqué. Bref, Luc Besson, en louant des bureaux à l'Ecole de la cité, évitait d'avoir à payer cette surface de sa poche. Et comme on l'a vu, le budget de l'école est financé en quasi-totalité par des tiers.

Une diversification qui fait un flop

A tout cela s'est ajouté un autre problème... Pour trouver de nouvelles ressources, l'école s'est lancé dans la formation professionnelle pour adultes. Mais elle n'a pas assuré cette prestation elle-même -elle a le statut d'une association à but non-lucratif. Pour cela, elle a créé en 2014 une filiale commerciale, baptisée Master Class Luc Besson SARL. Luc Besson a ainsi lui-même donné des cours de réalisation et de scénario en 2015, mais n'en a apparemment plus donné ensuite, selon la page Facebook de la filiale. D'autres formations ont été assurées, mais par des professionnels beaucoup moins connus. Logiquement, le chiffre d'affaires s'est effondré. Finalement, la valeur de la filiale (qui n'avait jamais gagné d'argent) a été dépréciée à zéro dans les comptes.

Interrogés à plusieurs reprises depuis lundi, Isabelle Agid n'a jamais répondu, tandis que le porte-parole d'EuropaCorp répond ne pas pouvoir parler pour l'école.

Mise à jour: lundi 23 juillet, le porte-parole d'EuropaCorp Régis Lefebvre a déclaré à l'AFP: "L'école traverse un moment compliqué, mais nous nous battons pour qu'elle rouvre en septembre. Dire qu'elle est fermée est faux. On se donne les moyens pour que l'école continue dans la même logique pédagogique et budgétaire. Aujourd'hui nous ne sommes clairement pas à l'équilibre financier. Si un ou deux [sponsors] font défaut, le modèle est secoué". Il a confirmé uniquement le départ vendredi du directeur de l'école.

Les résultats de Master Class Luc Besson SARL (en euros, exercice clos fin juillet)

Chiffre d'affaires
2015: 200.505
2016: 289.789
2017: 5.630
2018: 14.700

Résultat net
2015: -23.355
2016: -59.062
2017: -37.611
2018: -11.700

Source: comptes sociaux

Les résultats de l'association Ecole de la cité (exercice clos fin août, en euros)

Chiffre d'affaires
2012-13: 1.840.800 dont mécénat 1.821.000
2013-14: 410.815 dont mécénat non communiqué
2014-15: 1.769.599 dont mécénat 907.000
2015-16: 1.767.246 dont mécénat 1.048.000
2016-17: 1.468.442 dont mécénat 179.660
2017-18: 1.331.866 dont mécénat 817.146

Charges d'exploitation*
2012-13: 920.296 dont externes 460.935
2013-14: 1.259.345 dont externes 735.278
2014-15: 1.480.379 dont externes 753.903
2015-16: 1.507.020 dont externes 728.482
2016-17: 1.988.470 dont externes 1.065.710
2017-18: 1.105.415 dont externes 493.337

Résultat net
2012-13: +920.503
2013-14: -807.904
2014-15: +292.741
2015-16: +250.912
2016-17: -669.447
2017-18: +227.034

Source: comptes de l'association

*le loyer fait partie des charges externes

Jamal Henni