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Ces frères et sœurs se haïssaient alors ils ont créé des sociétés rivales

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Famille et business ne font pas toujours bon ménage. Et les rivalités fraternelles peuvent se traduire par des guerres commerciales épiques et durables.

Le business, une affaire de famille? Si le capitalisme familial est souvent salué par les économistes comme une organisation plus sûre et efficace que celle des entreprises cotées, il n'en demeure pas moins qu'il a une exigence particulière: les membres de la famille doivent s'entendre.

Et c'est loin d'être toujours le cas. Qu'ils soient héritiers ou créateurs de la société, certains frères et soeurs ou cousins ont parfois des visions très différentes du développement de l'entreprise. Et si la plupart du temps, ces conflits se soldent par le retrait d'un membre de la famille ou d'un clan et la revente de ses parts, parfois cela peut conduire à des batailles homériques, voire à la création d'entreprises rivales. 

Adidas/Puma, les frères Gibert en France ou encore la guerre des Porsche et des Piëch pour le contrôle de Volkwsagen sont des exemples de guerres familiales ou fratricides dignes de sagas hollywoodiennes. Beaucoup d'histoires sont allemandes, car le capitalisme familial est très développé outre-Rhin avec le Mittelstand (le tissu de PME allemandes). 

Retour sur 4 sagas fratricides.

Les Gibert, frères rivaux de la librairie parisienne

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Gibert Joseph ou Gibert Jeune? Les Parisiens habitués du quartier Saint-Michel connaissent bien ces deux institutions de la librairie, situées à quelques centaines de mètres l'une de l'autre. Et pourtant, peu savent que ces deux enseignes Gibert n'ont pas de lien capitalistique entre elles. Gibert Joseph et Gibert Jeune sont deux librairies rivales et ce depuis près de 90 ans. 

Mais si les deux boutiques rivales portent le même nom ce n'est pas un hasard. C'est un certain Joseph Gibert, ancien prof de lettres auvergnat exilé à Paris, qui ouvre en 1886 Gibert Jeune, une librairie sur le boulevard Saint-Michel dans le Vème arrondissement. Lorsqu'il décède en 1915, ce sont ses deux fils Joseph et Régis qui reprennent l'affaire. Mais en 1929, la crise éclate entre les deux pour des raisons obscures. L'aîné Joseph va ouvrir sa propre librairie Gibert Joseph au 60 boulevard Saint-Michel et adopte une enseigne bleue. Le cadet Régis conserve celle fondée par son père à l'enseigne jaune. 

Les Gibert à nouveau sous le même toit

Et si les deux se développent pendant les décennies suivantes, c'est Gibert Joseph, plus proche de la Sorbonne, qui croît plus vite que sa rivale. Elle se développe surtout davantage dans les produits culturels comme le disque et le DVD, quand Gibert Jeune est surtout réputé pour les livres universitaires.

Mais ce mercredi 17 mai était un jour historique pour les deux enseignes. Le tribunal de commerce de Paris vient d'autoriser le rachat de Gibert Jeune par Gibert Joseph. La première, qui réalise 24 millions d'euros de chiffre d'affaires et connaît des difficultés financières est reprise par la seconde, désormais plus de trois fois plus grosse (90 millions en 2016). Pour compenser la baisse des ventes des produits culturels, Gibert Joseph a multiplié les rachats depuis une décennie quand Gibert Jeune subissait la crise du livre de plein fouet. Les deux Gibert sont désormais à nouveau réunis et Bruno Gibert, l'héritier de la librairie rachetée, assure que l'ensemble des salariés seront maintenus.

La bataille des Piëch et des Porsche pour le contrôle de l'empire Volkswagen

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C'est une bataille qui remonte aux années 50. C'est en effet en 1951 que Ferdinand Porsche, l'ingénieur à l'origine de la marque automobile de sport et inventeur de la voiture du peuple en 1936, la Volkswagen, décède. Il laisse son empire à ses deux enfants Ferry Porsche et Louise Piëch (son nom d'épouse). Le premier hérite de Porsche, la seconde de la société de distribution située à Salzbourg en Autriche, et les deux ont des parts dans l'usine Volkswagen de Wolfsburg. Si les relations sont tendues entre eux, c'est à la génération suivante que la guerre va éclater.

Le fils de Louise, l'ingénieur Ferdinand Piëch, rêve de marcher dans les pas de son grand-père. Il fait une entrée fracassante chez Porsche dans les années 60 et conçoit le modèle 917 qui gagnera les 24 Heures du Mans en 1969 et fera entrer la marque dans la légende. Un activisme qui ne plaît pas aux Porsche (Ferry et ses fils) et qui ravive les tensions familiales. Avec le succès de Ferdinand Piëch, le clan Louise veut monter au sein de Porsche, ce que refuse le clan Ferry. Après un pugilat entre cousins en 1971, les deux familles décident de confier le destin de l'entreprise à des managers non issus d'un des deux clans.

Mais Ferdinand Piëch ne l'entend pas de cette oreille. En 1975, il réussit à s'imposer chez Audi (qui vivote dans le portefeuille de Volkswagen) et positionne la marque dans le haut de gamme. Celle-ci devient l'instrument de reconquête de Ferdinand Piëch. Et le succès est considérable. Audi devient une des marques les plus rentables du groupe et Piëch réussit à convaincre les actionnaires en 1993 de le nommer président du directoire du groupe, dont la marque phare Volkswagen traverse alors une importante crise.

Porsche tente de prendre le contrôle sur Volkswagen

Le clan Piëch tient sa revanche. D'autant que le redressement du groupe est spectaculaire. En mettant en commun les plateformes industrielles des différentes marques, Piëch améliore la productivité et renoue avec les bénéfices. Volkswagen tutoie à nouveau les sommets. 

Mais les Porsche n'ont pas dit leur dernier mot. La marque de sport qui s'était effondrée au début des années 90 est redressée d'une main ferme et de maître par le nouveau patron, Wendelin Wiedeking. En quelques années, il réussit à en faire la marque automobile la plus rentable du monde. De quoi donner des ailes au clan Porsche qui rêve d'une revanche sur les Piëch et tente une OPA sur tout le groupe Volkswagen. Une tentative qui échoue grâce aux manoeuvres politiques de Piëch. Pire, Porsche qui s'est endettée pour sa tentative d'OPA subit la crise des subprimes et est obligée de demander une ligne de crédit de 700 millions à Volkswagen. C'est finalement Piëch qui réussit son coup en réalisant une contre-OPA... Wolfgang Porsche, le rival et cousin de Ferdinand annonce les larmes aux yeux à ses salariés l'union avec Volkswagen. Piëch a gagné. En retrait de l'opérationnel, il tente encore des coups pour déstabiliser la direction du groupe et jure notamment que celle-ci était au courant pour le "dieselgate". La direction le menace de poursuites. Piëch annonce début 2017 qu'il revend ses parts du groupe. Une sortie par la petite porte et une drôle de fin pour la bataille de titans Porsche/Piëch qui aura marqué les 70 dernières du capitalisme allemand.

Une sombre histoire derrière la brouille des frères Dassler

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C'est sans doute la mère de toutes les guerres fratricides industrielles. La haine des frères Dassler perdure encore aujourd'hui au sein des deux groupes Adidas et Puma, près de 70 ans après. "Je ne regarde aucun match de l'équipe d'Allemagne de foot (habillée par Adidas), explique Helmut Fischer, un ancien cadre de Puma au magazine Capital. Sauf lorsqu'ils affrontent une équipe Puma".

Mais que s'est-il passé en 1948 entre Adolf (dit Adi) et Rudolf Dassler, les deux frères à l'origine de la fabrique de chaussures Gebrüder Dassler? Nul ne le sait vraiment. Plusieurs hypothèses circulent: l'un (Rudolf) a été envoyé au front durant la guerre pendant que l'autre gérait l'entreprise. Adi aurait dénoncé son frère auprès des Américains ce qui aurait entraîné sa capture. On parle aussi de relations extra-conjugales...

En tout cas, 24 ans après avoir créé la société avec son frère, Rudolf claque la porte de la compagnie basée à Herzogenaurach en Bavière et part s'installer juste en face avec 13 salariés pour fonder la société Puma. Et plus qu'une rivalité, c'est une véritable guerre commerciale que se livrent les deux marques. Adidas fait bloquer à la douane les chaussures Puma censées équiper des athlètes aux JO de 1968 à Mexico. Puma enrôle en 1970 le footballeur Pelé alors qu'un accord avait été conclu avec Adidas pour ne pas toucher au triple champion du monde brésilien...

Des tensions persistent 70 ans après

La guerre faite de coups bas en tous genres durera plusieurs décennies mais tournera en faveur de l'historique Adidas. La marque d'Adi est aujourd'hui plus de cinq fois plus grosse que celle de Rudolf. 

La rivalité s'est toutefois un peu estompée depuis les années 90. Les deux sociétés ne comptent plus aucun Dassler aux commandes. Surtout, Adidas est plus préoccupé à ferrailler avec l'américain Nike qu'avec Puma racheté par Kering (ex-PPR) en 2007. Les salariés passent désormais d'une société à l'autre (inimaginable au plus fort de la querelle dans les années 60-70) et un match de foot a été organisé en 2009 réunissant des cadres des deux groupes. 

Mais les tensions passagères persistent. Adidas a récemment bloqué auprès de la mairie un projet d'extension du siège bavarois de son rival. Et les deux marques s'accusent de plagiat devant les tribunaux pour des technologies de semelles. Si le drame familial paraît loin, la rivalité commerciale, elle, est éternelle. 

Aldi: la vente de cigarettes à l'origine de la rupture

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En France, on connaît bien le hard-discounter Aldi, grand rival de Lidl. Mais qui sait qu'il existe en fait deux sociétés rivales Aldi en Allemagne, leur pays d'origine? C'est en 1913 dans la banlieue d'Essen (ouest de l'Allemagne) qu'Anna Albrecht ouvre une petite épicerie discount. Au début des années 1920 naissent Karl et Theo, ses deux fils. 

C'est en 1946 qu'ils reprennent le commerce familial qu'ils développent fortement. Leur astuce: pratiquer automatiquement le rabais légal de 3% sur les produits vendus alors que les commerces le pratiquent a posteriori. Véritables cost-killers, les frères Albrecht inventent le hard-discount qui s'imposera partout dans le monde les décennies suivantes.

Un "Yalta" du business

Mais en 1961, alors que l'entreprise est florissante avec 300 magasins et un chiffre d'affaires de 90 millions de marks (l'équivalent de 25 millions d'euros aujourd'hui), une dispute éclate entre les deux frères. La pomme de discorde: la vente de cigarettes. Theo veut en vendre en caisse alors que Karl s'y refuse. Finalement, les deux se mettent d'accord pour scinder l'entreprise en deux, rebaptisée Aldi pour Albrecht Discount. Theo s'approprie le nord de l'Allemagne fédérale et propose dans ses points de vente du tabac, tandis que Karl fonde la filiale Aldi-Süd et reprend sous son égide les points de vente du sud du pays.

Un "Yalta" du business qui s'appliquera aussi au moment de la conquête internationale. L'Aldi Nord de Theo s'attaque à la France, la Belgique, l'Espagne, les Pays-Bas ou encore la Pologne. L'Aldi Sud de Karl prend lui en charge l'Autriche, la Suisse, le monde anglo-saxon (États-Unis, Royaume-Uni...) et maintenant la Chine.

Avec des stratégies similaires, les deux sociétés rencontrent un immense succès (plus de 10.000 points de vente dans le monde). Les frères Albrecht (décédés en 2009 et 2014) faisaient partie des 30 plus grandes fortunes de la planète. Très secrets, les deux hommes ont toujours eu à coeur de garder, comme les Mulliez en France, le contrôle familial sur leurs entreprises. 

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco