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Batailles de gros sous autour du pactole de "The Artist"

Le film a engrangé 133 millions de dollars de recettes dans le monde

Le film a engrangé 133 millions de dollars de recettes dans le monde - Warner

Après le succès du film, Jean Dujardin et le compositeur Ludovic Bource ont attaqué en justice le producteur Thomas Langmann pour lui réclamer de l'argent. Tandis que le réalisateur Michel Hazanavicius s'est brouillé avec son agent Gilbert Marouani qui voulait aussi sa part du gâteau.

"La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline", disait Kennedy. Cela vaut aussi pour les films. The Artist, rediffusé ce dimanche 25 juin sur France 2, a vu apparaître après son immense succès moult plaignants venant réclamer leur part du gâteau.

Joli retournement de l'histoire pour un film qui a eu du mal à réunir son budget de 14 millions d'euros. Ainsi, la commission d'avances sur recettes du CNC (Centre national du cinéma) avait refusé de le subventionner. Puis le producteur ARP, qui devait initialement être co-producteur à hauteur de 25%, s'est retiré juste avant le tournage.

Le nez creux

Inversement, d'autres ont cru au projet et l'ont financé, comme Thomas Langmann ou Frédérique Dumas, alors à la tête de la filiale cinéma d'Orange. Le réalisateur-scénariste Michel Hazanavicius et l'acteur vedette Jean Dujardin ont eu aussi le nez creux. Ils ont accepté des cachets plutôt modestes, et pour le solde une rémunération en fonction du succès du film.

Précisément, Jean Dujardin, qui avait lui-même déclaré avoir touché 2 millions d'euros sur OSS 117 et autant sur Lucky Luke, s'est contenté cette fois de 300.000 euros, partagés avec Bérénice Bejo. Mais Jean Dujardin avait aussi droit, via sa société JD Prod, à 20% des recettes nettes part producteur (RNPP), c'est-à-dire l'argent qui reste après tous les reversements aux exploitants de salles, aux distributeurs...

De son côté, Michel Hazanavicius a touché un cachet de 45.000 euros comme réalisateur, un autre de 225.000 euros comme scénariste, plus deux bonus de 250.000 euros chacun: un premier lorsque le film a été sélectionné pour le festival de Cannes 2011, un second lorsque le film y a reçu un prix (celui du meilleur acteur pour Jean Dujardin). Mais Michel Hazanavicius avait aussi droit à 0,225% des tickets vendus en France, et aussi à 30% des recettes après reversements, via sa société La classe américaine. Le reste (50%) des recettes après reversements allait à La petite reine, la société de Thomas Langmann. 

Au total, le film a réalisé 13,5 millions d'entrées dans le monde, dont 3 millions en France. Soit 133 millions de dollars de recettes brutes, selon Box Office Mojo. Après moult reversements à la filière, il restait près de 2 millions d'euros de recettes cumulées pour les années 2012 et 2013. 

Jean Dujardin se fâche

Un premier conflit est intervenu entre Thomas Langmann et Jean Dujardin sur la distribution de cet argent. D'abord, Thomas Langmann a déduit de cet argent les frais généraux de sa société, réduisant d'autant les sommes à partager avec Jean Dujardin et Michel Hazanavicius. Pour les 818.256 euros de recettes après reversements restant en 2013, Thomas Langmann a ainsi déduit 500.000 euros. Cela a été contesté par Jean Dujardin. Selon l'acteur, le contrat permettait bien à Thomas Langmann de déduire ses frais généraux, mais uniquement à hauteur de 10% des recettes après reversements.

Quant à l'année 2012 (où le film décrochera cinq Oscar et six César), les recettes après reversements s'élevaient à 1,37 million d'euros, Jean Dujardin s'est aussi plaint de ne pas recevoir ses 20%, soit 274.822 euros. Certes, Thomas Langmann lui a bien versé 150.000 euros, mais a traîné pour le solde. Après une mise en demeure de Jean Dujardin, Thomas Langmann lui a proposé un versement échelonné. Jean Dujardin a alors saisi en référé le tribunal de commerce de Paris, qui, en novembre 2014, a ordonné à Thomas Langmann de verser le solde sans délai (cf jugement ci-dessous). "Tout cela a été réglé depuis longtemps, et il n'y a plus de problème avec Jean Dujardin", assure aujourd'hui La petite reine.

Trahi par son agent

Un second conflit est intervenu entre Michel Hazanavicius et son agent de longue date, le producteur Gilbert Marouani. D'abord, Gilbert Marouani a réclamé sa commission de 10% sur le bonus de 500.000 euros touché par le réalisateur. Surtout, il a aussi réclamé 10% des recettes après reversements de Michel Hazanavicius. À l'appui, il assurait que cela lui était accordé par un avenant au contrat.

Michel Hazanavicius a refusé ces demandes et rompu avec Gilbert Marouani. Il accusera son agent d'avoir trahi sa confiance et d'avoir voulu modifier le contrat à son insu. Gilbert Marouani a alors porté l'affaire devant le tribunal de grande instance de Paris. Mais il n'a pu fournir aucun avenant au contrat signé de la main de Michel Hazanavicius... Le réalisateur rétorquera aussi que Gilbert Marouani, en réclamant un pourcentage des recettes après reversements, devenait ainsi co-producteur du film, ce qui est incompatible avec son statut d'agent.

En juin 2015, la justice a débouté intégralement Gilbert Marouani, et l'a condamné à rembourser 20.000 euros de frais de procédure (cf. jugement ci-dessous). Pour les juges, le consentement de Michel Hazanavicius "a été surpris par dol et démontre l'existence d'un vice du consentement". Un an après, Gilbert Marouani décédera à l'âge de 83 ans.

Notes dissonnantes

En juillet 2015, c'est le compositeur de la musique du film, Ludovic Bource, qui se fâche à son tour contre Thomas Langmann. Il l'attaque devant le tribunal de grande instance de Paris pour obtenir "réparation de préjudices moraux et de carrière", et le paiement de "synchronisations non autorisées". En décembre 2016, le tribunal a proposé aux deux parties de régler leur différend via une médiation. Depuis, "un accord a été trouvé, et Ludovic Bource travaille sur notre nouveau film", assure La petite reine.

Pour être complet, il faut évoquer un procès en contrefaçon déjà médiatisé, intenté par un scénariste alsacien, Christophe Valdenaire. Il a été débouté par la justice en février 2016, mais son avocat Me Georges Souchon indique qu'il a fait appel et qu'un verdict est attendu cet automne.

Contacté, Michel Hazanavicius n'a pas souhaité faire de commentaires, tandis que les avocats de Jean Dujardin et Ludovic Bource n'ont pas répondu.

Le budget de The Artist (en euros)

Scénario (Michel Hazanavicius): 225.000 Droits musicaux: 100.000 Autres droits artistiques: 130.179

Réalisateur (Michel Hazanavicius): 45.000 Producteurs: 550.000 Autres dépenses de personnel: 3.126.026

Rôles principaux (Jean Dujardin et Bérénice Bejo): 300.000 Rôles secondaires: 472.346 Autres interprètes: 653.602

Charges sociales: 1.420.516

Décors et costumes: 1.796.234

Transport, défraiement, régie: 1.092.044

Moyens techniques: 748.990

Pellicules, laboratoires: 536.871

Assurance et divers: 426 943

Frais généraux: 750.000

Imprévus: 1.100.000

Source: cinefinances.info

Le financement de The Artist (en euros)

La petite reine (Thomas Langmann): 5,5 millions dont co-production en numéraire 2,98; ventes mondes 1,2; salaire du producteur en participation 0,65; frais généraux en participation 0,65

Canal Plus: 3,2 millions, dont prévente Canal+ 2,9; prévente Ciné+ 0,33

Studio 37 (Orange, co-production): 1,8 million

France 3: 1 million dont prévente 0,6; co-production 0,4

CNC (fonds de soutien): 1 million (sur le compte de La petite reine)

Warner (distribution en salles & vidéo): 800.000

Jouror Productions (fonds ISF, co-producteur): 420.000

Tax shelter belge: 170.000

Source: cinefinances.info

Jamal Henni et Simon Tenenbaum