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6 chiffres qui expliquent pourquoi le e-book ne fait pas recette en France

En France, le e-book convainc, mais sans créer de richesse.

En France, le e-book convainc, mais sans créer de richesse. - Mike Licht - CC

En France, le livre numérique pèse moins de 5% des ventes totales de livres, contre un bon 25% en Angleterre ou aux États-Unis. Pourtant, les Français plébiscitent les e-books. Quelques chiffres qui expliquent qu'il rapporte si peu dans l'Hexagone.

Google Books, la bibliothèque numérique de Google, existe depuis 2004. Les Kindle, les liseuses d'Amazon, sont arrivées sur le marché en 2006-2007. Et en 2011, les spécialistes du marché du livre prédisaient que le livre numérique atteindrait 20% du marché du livre en 2015. En 2017, il n'atteint même pas le quart de cette estimation en France, alors que ce seuil a été largement franchi dans les pays anglo-saxons. Voici, en chiffres, les raisons pour lesquelles, à l'exception des librairies numériques, le e-book n'enrichit personne en France.

> De 5% de e-lecteurs français en 2012 à 21% en 2017

Ce qu'il faut comprendre à propos du livre numérique en France, c'est que l'engouement existe bel et bien. En cinq ans, la proportion de lecteurs de livres numériques dans l'Hexagone a quadruplé. Elle est passé de 5% en 2012 à 21% en 2017, selon les derniers chiffres du Syndicat national des éditeurs. Chez les jeunes, 10% des lecteurs ne lisent d'ailleurs plus que sur tablette et smartphone, soit 5 fois plus que leurs ainés. Mais en dépit de cet attrait grandissant, les revenus du livre numérique, en proportion du chiffre d'affaires de la première industrie culturelle française, ne décollent pas.

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- © Baromètre SOFIA

> 3% du chiffre d'affaires du livre pour le numérique

La part des ventes de livres numériques reste en effet très loin des 20% escomptés. En France, leur estimation varie, en fonction des sociétés d'auteurs, d'éditions, et des observatoires, de 2,5 à 3,5% du marché global du livre. Un niveau très inférieur à celui des pays anglo-saxons, où le e-book a rapporté jusqu'à 35% des revenus totaux du livre, et s'est stabilisé à 25%.

La principale différence entre ces marchés, c'est que les anglo-saxons fixent librement les prix, quand la législation française impose un prix unique du livre, étendu au e-book en 2011. Il oblige tous les revendeurs, qu'ils opèrent depuis la France ou l'étranger, a afficher un même prix de vente, fixé par les éditeurs. Ainsi, pendant qu'aux États-Unis et en Grande Bretagne, Amazon tirait vers le bas le prix du livre numérique, en France, les éditeurs ont opté à dessein pour des stratégies dissuasives.

> 25% de décote entre versions papier et numérique

Chez Hachette, la différence de prix entre les versions papier et numérique d'un titre se situe "entre 25 et 35%", indique Ronald Blunden, porte-parole du géant de l'édition qui détient Grasset, Fayard, Stock, le livre de Poche… Cet écart déjà faible se réduit à rien quelques mois plus tard, lorsque la version Poche du titre est publiée. Certains romans se retrouvent même plus chers en version numérique qu'en papier ! Parmi les nombreux cas recensés par Liseuses.net, on trouve par exemple Petit Pays, de Gaël Faye, à 7,10 euros en Poche, contre 7,50 en e-pub (pour "e-publication", un des formats des livres numériques).

"Si les prix du numérique sont trop bas, il y a un risque de cannibalisation des formats entre eux", argue Ronald Blunden, qui admet sans détour que "la protection du papier est une priorité" pour Hachette. Mais parfois c'est l'auteur lui-même qui exige un prix numérique élevé, comme l'explique l'éditeur de Michel Houellebecq, dont "La Carte et le territoire" se vend à 9 euros, contre 8,99 en ePub sur le site de la Fnac !

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> Quand les lecteurs attendent au moins 40% de décote

En face, côté lecteurs, la cherté des e-book est incompréhensible. En 2011, ils jugeaient que le prix d'un livre numérique commençait à être acceptable lorsqu'il était inférieur de 40% à celui de la version papier. Bien au-dessus des 30% de décote maximum actuellement pratiquée chez Gallimard et Flammarion. Et encore plus loin des 70% pratiqués dans les pays anglo-saxons.

À l'époque, les lecteurs pouvaient encore admettre que les éditeurs avaient des coûts de production importants. Pour s'équiper en scanner, en logiciel de conversion aux différents formats de ebook. Aujourd'hui, alors que le livre numérique réduit largement les coûts pour l'éditeur -pas de papier à acheter, de rotatives à faire tourner, de stocks à gérer, de marchandises à distribuer- ces faibles écarts de prix sont encore plus difficiles à avaler.

Si bien qu'en 2017, les lecteurs d'e-book se tournent à 73% vers le gratuit selon l'étude du syndicat des éditeurs. Ils chargent sur leur liseuse des livres tombés dans le domaine public, ou piratés. Et 44% du panel ne dépense pas plus de 4 euros par ouvrage.

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- © Baromètre SOFIA

> 30% des recettes pour Amazon et Kobo

Reste qu'en dépit des croyances publiques, la production d'un ebook ne coûte pas rien. Elle engage "des frais de serveurs pour héberger les contenus, et des droits pour la librairie numérique qui va vendre le titre sur sa plateforme", note GfK. Ces droits s'élèveraient à 30% du prix du livre chez le leader Amazon et son challenger français partenaire de la Fnac, Kobo. C'est en tout cas ce que paie un petit éditeur, qui suppute que les plus grands obtiennent de meilleurs tarifs.

En outre, certaines maisons font peser sur le livre numérique des coûts d'ordinaire associés à la production de version papier: "le travail de lecture et de relecture, de mise en forme et de correction, et tous les services connexes comme le commercial, le marketing, les frais des bureaux, etc", explique Eric Marveau, responsable de la diffusion numérique de Gallimard et Flammarion. Au moment de faire les comptes, Hachette assure pour sa part n'être "ni perdant, ni gagnant" sur les ventes de livres numériques par rapport au papier.

> 8% de droit d'auteurs ?

Ni gagnants, ni perdants, c'est aussi le cas des auteurs édités par l'une des maisons d'Hachette. Car la maison-mère de Grasset, Fayard, Stock, Le livre de Poche, etc. indique faire en sorte que l'auteur touche la même somme qu'il vende un livre papier ou numérique. La Maison augmente ainsi le pourcentage de ses droits sur le numérique, affirme son porte-parole, ce qui ajoute encore à ses coûts. Pareil chez Hélène Jacob, qui mise tout sur le numérique, et qui s'assure que ses auteurs touchent une part égale à la sienne. Mais c'est loin d'être la norme.

En France, sur la vente de numérique, près de 60% des auteurs touchent moins de 10% du prix public de leur livre, et 27% touchent même moins de 5%, selon une enquête de la Scam et SGPL. Les sociétés d'auteur cherchent depuis plusieurs années à faire accepter aux éditeurs un "droit d'auteur unique" à 20%. À l'issue de quatre ans de négociations globales sur l'édition numérique, qui se sont achevées en 2011, les maisons d'éditions ont refusé. Mais une clause de revoyure a été prévue pour 2018. Cette année, donc, le cadre économique de l'édition numérique en France va changer.

Nina Godart
https://twitter.com/ninagodart Nina Godart Journaliste BFM Éco