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5 découvertes de femmes volées par des hommes: le chromosome 21

Les 23 paires de chromosomes de l'espèce humaine (photo d'illustration)

Les 23 paires de chromosomes de l'espèce humaine (photo d'illustration) - Can H.-CC-Flickr

5/5 - Cet été, BFMTV.com revient sur ces nouveautés ou avancées scientiques que l'on doit à des femmes mais revendiquées par des hommes. Fin de cette série avec une découverte majeure: le chromosome surnuméraire de la trisomie 21.

C'est l'histoire d'une oubliée qui est pourtant à l'origine d'un pas de géant dans la recherche médicale. Et dont la découverte scientifique a été usurpée, attribuée à un autre pendant plus de cinquante ans.

"Nous devons travailler deux fois plus que les hommes"

Marthe Gautier naît en 1925 en Seine-et-Marne dans une famille d'agriculteurs. À l'âge de 17 ans, elle s'imagine déjà pédiatre et rejoint à Paris sa soeur aînée qui achève ses études de médecine. Celle-ci lui répétait: "Souviens-toi, nous sommes de simples femmes et, pour réussir, nous devons travailler deux fois plus que les hommes ; en outre, nous sommes issues de parents paysans et nous ne sommes pas filles de patrons", comme le rappelle l'Inserm.

La jeune femme se spécialise en cardiologie pédiatrique. Et part aux États-Unis approfondir ses connaissances - elle est l'une des trois internes à bénéficier pour la première fois d'une telle bourse. À Harvard, elle découvre la culture cellulaire. À son retour en France, le poste promis avant son départ a été entre-temps attribué à un collègue masculin.

Elle rejoint donc un autre service, celui de l'hôpital Trousseau, à Paris, qui travaille notamment sur la génétique et le syndrome de Down - qui sera grâce à elle associé à l'anomalie du chromosome 21. Raymond Turpin, le chef de l'unité pédiatrique, "émet l'idée de faire des cultures cellulaires pour compter le nombre de chromosomes chez les enfants atteints de ce qui était appelé à l'époque le "mongolisme", mais, aucun laboratoire ne fait de culture cellulaire en France", raconte encore l'Inserm.

"Je suis consciente de ce qui se dessine sournoisement"

C'est Marthe Gautier qui s'en charge grâce aux techniques qu'elle a apprises de l'autre côté de l'Atlantique. Elle s'équipe à ses frais "avec un emprunt", se souviendra-t-elle plus tard, et s'installe dans un local qui lui est prêté. La chercheuse réussit et met en évidence en mai 1958 le chromosome de la trisomie 21.

À l'époque, son petit laboratoire de fortune ne dispose pas de microscope capable de prendre des photos. Jérôme Lejeune, chercheur au CNRS et élève de Raymond Turpin, qui suivait les travaux de Marthe Gautier lui propose de les photographier dans un laboratoire mieux équipé. Elle lui confie ses lames et au mois d'août, les photos - que Marthe Gautier ne voit pas - confirment bel et bien l'existence du chromosome surnuméraire chez les patients atteints de trisomie.

"Je suis consciente de ce qui se dessine sournoisement, mais n'ai pas assez l'expérience ni d'autorité dans ce milieu médical dont je n'ai pas encore compris les mécanismes pour savoir comment m'y confronter", témoignera-t-elle en 2009 à l'occasion du cinquantenaire de sa découverte. Un texte dans le quel elle affirme que c'est elle et elle seule qui est à l'origine de cette découverte - une version que la fondation et la famille de Jérôme Lejeune ont toujours contestée.

"Trop jeune, je ne connais pas les règles du jeu. Tenue à l'écart, je ne sais pourquoi l'on ne publie pas tout de suite. Je n'ai compris que plus tard que J.L., inquiet et n'ayant pas l'expérience des cultures, craignait un artéfact qui aurait brisé sa carrière - jusque-là assez peu brillante - mais qui, si les résultats étaient avérés, s'annonçait soudain géniale."

La "découvreuse oubliée"

Mais au mois d'octobre suivant, Jérôme Lejeune annonce la découverte lors d'un séminaire de génétique au Canada seul, sans mentionner Marthe Gautier. Et en janvier 1959, son nom apparaît en premier dans l'article qui publie les résultats. Celui de la chercheuse, mal orthographié, est à la seconde place - l'ordre dans la signature d'un article scientifique est très important - puis vient celui de Raymond Turpin, le chef de service. "Je suis blessée et soupçonne des manipulations, j'ai le sentiment d'être la 'découvreuse oubliée'", racontera-t-elle encore.

Durant un demi siècle, Marthe Gautier sera occultée. "La question de la non reconnaissance des femmes scientifiques, inventrices ou créatrices commence à évoluer et certaines sortent de l'ombre", pointe pour BFMTV.com Natalie Pigeard-Micault, responsable des ressources historiques du Musée Curie. Mais pas encore suffisamment. Cette chercheuse du CNRS pointe ainsi les biais de la contestation de l'effet Matilda, c'et-à-dire le déni ou la minimisation de la contribution des femmes scientifiques.

"Le grand public connaît les femmes scientifiques notamment par les manuels scolaires. Depuis peu, on en connaît quelques-unes, principalement Marie Curie. Mais on ne choisit que des Françaises, ce qui en occulte bien d'autres. Et on va leur attribuer des compétences extraordinaires, on en fait des icônes, elles sont presque déifiées. Cela participe à l'occultation de plein d'autres femmes qui ont participé à l'évolution scientifique et technologique mais qui ne sont pas entrées au Panthéon."

Une pluie de prix

En 1960, la maladie est dénommée trisomie 21 et la mise en évidence de l'anomalie chromosomique est attribuée à Jérôme Lejeune. "Progressivement et en participant à de nombreux congrès, il se présente comme le seul découvreur et finit par s'en convaincre", écrira Marthe Gautier.

Il soutient sa thèse sur la trisomie l'année suivante puis les distinctions pleuvent: la médaille d'argent du CNRS, le prix Jean-Troy avec Raymond Turpin, le prix William Allan, le premier prix Kennedy pour la recherche sur les maladies -il sera reçu par le président américain à la Maison Blanche - et est même pressenti pour le prix Nobel de médecine. Jérôme Lejeune adoptera par la suite des positions controversées, notamment sur l'avortement dont il est un fervent adversaire.

En 2014, Marthe Gautier doit prononcer une conférence sur la découverte de la trisomie 21 et le Grand Prix de la Société française de génétique humainedoit d'ailleurs lui être remis. Mais la Fondation Jérôme Lejeune envoie des huissiers pour enregistrer la prise de parole de la chercheuse, alors âgée de 88 ans, comme le relate un article du Monde. Les organisateurs décident d'annuler son intervention. Sa médaille lui sera remise plus tard, en privé.

L'oubli de l'Histoire

La même année, le comité d'éthique de l'Inserm rend un avis - après la saisine d'un collectif de chercheurs - dans lequel il assure que la part "significative" de Jérôme Lejeune "dans la mise en valeur de la découverte au plan international" a "peu de chance d'avoir été prépondérante" dans "la découverte du chromosome surnuméraire". Et ajoute:

"La découverte de la trisomie n'ayant pu être faite sans les contributions essentielles de Raymond Turpin et Marthe Gautier, il est regrettable que leurs noms n'aient pas été systématiquement associés à cette découverte tant dans la communication que dans l'attribution de divers honneurs."

La généticienne américaine Nettie Stevens a connu une déconvenue similaire. À l'origine de l'une des plus grandes découvertes biologiques - que le sexe est déterminé par les chromosomes X et Y - c'est son directeur de thèse qui recevra le prix Nobel. Si des publications ou des ouvrages tentent ces dernières années de rendre visibles les découvertes de ces femmes scientifiques, "on en reste là", remarque pour BFMTV.com Angeline Durand Vallot, enseignante chercheuse à l'université Lyon 1, spécialiste de l'histoire des femmes.

"On tente de réparer cet oubli de l'Histoire en les rendant visibles mais en aucun cas il ne s'agit de reconnaître officiellement cet oubli."

Les épisodes précédents: le Monopoly (1/5), la scie-circulaire (2/5) , le sac en papier (3/5) et la chanson "Joyeux anniversaire" (4/5) .

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV