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Comment Draghi a fait plier Merkel

Draghi estime, comme Merkel, que les Etats doivent maintenant entreprendre les efforts de réformes structurelles

Draghi estime, comme Merkel, que les Etats doivent maintenant entreprendre les efforts de réformes structurelles - AFP

Le président de la Banque centrale européenne, qui a annoncé jeudi son plan massif de soutien à l'économie, a dû faire certaines concessions à la chancelière.

Mario Draghi n'a jamais eu une cote de popularité très élevée en Allemagne. Lors de sa nomination à la tête de la Banque centrale européenne, le tabloïd Bild, titre de presse le plus vendu outre-Rhin, s'inquiétait ainsi de voir arriver un Italien. "Qui doit gérer l'héritage du bon et stable Deutschemark. Un homme de la lire ! Pour mémoire, c'était cette monnaie avec plein de zéros...", écrivait Bild en 2010.

Jeudi, Mario Draghi n'a probablement pas amélioré son image auprès de l'opinion publique allemande. Le patron de la Banque centrale européenne a annoncé un plan massif de soutien à l'économie européenne via une mesure appelée "quantitative easing" (QE). Pour faire, simple il s'agit d'injecter au moins 1.140 milliards d'euros de liquidités via des rachats de dettes d'Etats auprès des banques européennes. Pour sa part, François Hollande, à peine arrivé à Davos, s'est félicité de la décision de la BCE.

Draghi rassure Merkel

Cette mesure a été fortement critiquée en Allemagne, où plusieurs politiques et éditorialistes ont dénoncé "la drogue de Draghi", y compris dans le camp d'Angela Merkel. Et pourtant la chancelière allemande s'est bien gardée de critiquer trop fortement l'action de la BCE. Tout au plus, Angela Merkel s'est-elle contentée, lors de son passage à Davos, de mettre en garde, sans les citer, la France et l'Italie : les décisions de la BCE ne doivent pas "faire dévier du chemin des réformes".

Un avertissement qui a d'ailleurs été repris ensuite par Mario Draghi lui-même: "Ce que la politique monétaire fait, c'est créer la base pour la croissance, mais pour que la croissance accélère vous avez besoin d'investissement, de confiance. Et qui dit confiance dit réformes structurelles".

Mais au-delà des mots, Mario Draghi a été obligé de faire des concessions dans son plan de soutien massif pour pouvoir convaincre une Allemagne réticente, bien représentée au sein de la BCE par le patron de Bundesbank (la banque centrale nationale allemande), Jens Weidmann.

La Bundesbank garde le contrôle

Ainsi, pour apaiser les craintes des Allemands qui craignent de payer pour les Grecs, pour les Italiens ou les Français, seule une très faible partie des rachats de dette vont faire l'objet d'un vrai partage des risques au niveau européen. "L'accord de jeudi prévoit que 80% des risques liés au QE seront supportés au niveau national par chaque banque centrale nationale. C'est ce compromis qui a été retenu pour faire avaler la pilule au camp allemand", rappelle ainsi Frederik Ducrozet, économiste au Crédit Agricole CIB. 

"Pour le reste, chaque banque nationale rachète sa dette", confirme l'économiste Valérie Plagnol, ce vendredi 23 janvier sur BFM Business.Du coup, le contribuable allemand "peut continuer à penser que son argent reste sous le contrôle de la Bundesbank", ajoute-t-elle

"Un argument de façade"

Cette concession, Mario Draghi ne l'a probablement pas accordée de bon cœur. "On sent qu'il n'en en était pas franchement très content (en l'annonçant jeudi, ndlr), la tonalité là-dessus de sa part était très claire", expliquait à BFM Business Gilles Moec, le chef du département "Economies développées chez Bank of America Merill Lynch, jeudi. "Et je suis d'accord: en termes de message c'est calamiteux de faire un QE sans mutualisation totale", ajoutait-il.

Mais, comme le souligne Frederik Ducrozet: "de la part de Draghi c'est assez habile car il s'agit d'un argument de façade. Dans des cas extrême, comme par exemple le défaut de la dette d'un Etat, les coûts seraient au moins en partie mutualisés. D'ailleurs Mario Draghi a lui-même souligné dans son discours que, dans le cadre du QE, cette absence de mutualisation n'est pas dramatique".

>> Retrouvez également dans cette vidéo l'analyse de notre éditorialiste Emmanuel Lechypre

Julien Marion