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Coronavirus: l'épargne des Français va-t-elle permettre de relancer l'activité économique?

Selon l'OFCE, les Français accumuleraient une épargne forcée de 55 milliards d'euros en huit semaines de confinement. Un confortable matelas qui pourrait servir d'outil principal pour relancer la machine économique. A condition que le niveau de confiance des ménages soit suffisant.

Un choc sans précédent depuis 1945. La mise en place du confinement liée à l'épidémie de coronavirus a porté un coup d'arrêt brutal à des pans entiers de l'économie française. D'ores et déjà, le gouvernement table sur une contraction du PIB de 8% en 2020. Et n'exclut pas d'aggraver ses prévisions. Reste à savoir si cette crise inédite sera provisoire ou durable.

Tout dépendra bien sûr de l'ampleur de la reprise une fois le confinement levé. Une relance relativement rapide peut effectivement être espérée si la consommation des Français repart d'emblée. Un indicateur qui sera déterminant car "aujourd’hui, la chute de l'activité, c’est essentiellement une chute de la consommation qui provoque une chute de la production. Le rebond va dépendre de deux conditions: que la demande revienne et qu’il y ait une offre en face de cette demande", explique à BFM Eco Eric Heyer, économiste et directeur du département Analyse et Prévision à l'OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques). 

"Il faut que les Français désépargnent"

Dans les circonstances actuelles, inutile de compter sur la demande extérieure. La reprise de la consommation devra donc venir largement des Français eux-mêmes. Et elle devra être forte car "un retour de la consommation à son niveau d'avant crise ne suffira pas", prévient Eric Heyer. "Si on ne fait que consommer comme on le faisait avant, on ne reviendra pas au niveau de PIB qu'on aurait eu sans Covid. Il faut que les Français désépargnent pour y arriver", ajoute-t-il. 

D'autant que les ménages accumuleraient quelque 55 milliards d'euros d'épargne forcée avec huit semaines de confinement, selon une évaluation de l'OFCE publiée lundi. Ce qui signifie que la perte de revenus subie par certains d'entre eux est inférieure aux sommes qui n'ont pas pu être dépensées pendant cette période. La collecte du Livret A a d'ailleurs atteint un niveau record depuis plus de dix ans en mars, suscitant l'inquiétude du gouvernement. 

Mais encore faut-il que les Français aient la possibilité de consommer cette épargne. Car pour l'heure, confinement oblige, "si la consommation baisse ce n'est pas parce que les ménages n'ont pas de revenus, mais parce qu'on les empêche de consommer", rappelle Eric Heyer. Mais qu'en sera-t-il après le confinement? "Il y a un élément de confiance qui sera très important. (...) On peut imaginer que s'il y a une perte de confiance dans l'exécutif, dans la situation économique ou pour des raisons sanitaires, les Français décideront d'être prudents dans leur consommation", poursuit l'économiste. 

Dit autrement, si les ménages estiment que la sécurité sanitaire n'est pas optimale, il y a de fortes chances qu'ils ne reconsomment pas immédiatement et renoncent par exemple à partir en vacances ou aux sorties au restaurant. A dépenser leur épargne, en somme. La reprise de l'après-confinement dépendra donc davantage du "niveau de confiance que du problème de perte de revenus", selon Eric Heyer. "Je ne dis pas qu'il n'y a pas de problème de baisse de revenus", précise-t-il, mais d'un point de vue macroéconomique, "il sera secondaire" dans l'objectif de relance de l'activité. 

Déséquilibres sectoriels

En supposant que les ménages consentent à consommer leur épargne et que la demande augmente fortement après le confinement, tous les secteurs n'en profiteront pas de la même façon. Il y aura des gagnants, et des perdants. Les principaux perdants seront les activités de services comme la restauration et l'hébergement qui ne pourront vraisemblablement pas bénéficier d'un sursaut hors norme de leur activité. En effet, difficile d'imaginer les Français consommer plus de restaurant qu'avant. "On ne va pas aller manger au restaurant quatre fois par jour", observe Eric Heyer. 

A l'inverse, certains secteurs pourront profiter de l'épargne des Français. On peut par exemple envisager l'hypothèse selon laquelle certains ménages utiliseraient l'argent mis de côté de manière imposée pendant le confinement pour acheter un nouveau téléphone portable. 

Deux effets distincts pourraient alors se produire. D'un côté, les secteurs qui n'auront pas suffisamment profité du rebond de la consommation risqueraient de licencier. De l'autre, certains secteurs confrontés à une forte augmentation de la demande à laquelle ils n'étaient pas forcément préparés auront sans doute besoin de main-d'oeuvre. Des tensions pourraient alors survenir sur certain nombre de métiers avec la nécessité d'opérer des requalifications. 

Seulement voilà, si le choc est violent et rapide, la main-d'oeuvre, elle, est peu mobile et la formation et la qualification prennent du temps. "Il est possible qu'on arrive transitoirement à des périodes de difficulté de recrutement, donc d'augmentation des salaires et des prix dans les secteurs les moins concurrentiels", analyse Eric Heyer. 

Epargne non consommée

Dans le second cas où le niveau de confiance des ménages à la sortie du confinement serait insuffisant pour qu'ils renoncent à une épargne de précaution au profit de la consommation, voire qu'ils continuent d'épargner, la crise conjoncturelle qui aurait pu être de court terme pourrait devenir une crise structurelle. 

Car la consommation demeurerait durablement en dessous de son niveau normale tandis qu'un cercle vicieux risquerait de s'enclencher: la demande aux entreprises serait faible, tout comme le besoin de main-d'oeuvre, entraînant une hausse du chômage puis des faillites et ainsi de suite. "Et une fois le tissu productif cassé, c'est très difficile à reconstruire", note Eric Heyer. 

Faut-il taxer l'épargne? 

Sans relance significative de la consommation après le confinement, l'idée d'une taxation de l'épargne pourrait-elle surgir? Ce n'est pas à exclure. D'ailleurs, le groupe socialiste à l'Assemblée nationale a déposé un amendement (rejeté) au projet de loi de finances rectificatif afin de créer une "contribution unique de solidarité" sur les encours d'assurance vie. Il s'agissait de taxer à 0,5% les encours supérieurs à 30 000 euros. 

Selon Eric Heyer, taxer l'épargne pour inciter à consommer est une "mauvaise idée" car l'épargne "a été contrainte" avec le confinement et "souvent pour des gens qui ont déjà perdu une partie de leurs revenus". En outre, si l'épargne n'est pas utilisée à la consommation dans un premier temps, elle pourra servir à l'investissement dans un second temps. Car c'est bien l'épargne qui nourrit l'investissement. 

Et "si cet investissement ne vient pas du secteur privé faute de demande suffisante, il pourra venir du public et l'Etat pourrait investir dans un certain nombre de besoins sanitaires, technologiques, environnementales...", suggère l'économiste. 

l"helicopter money" en dernier recours?

Aux Etats-Unis, l'administration Trump a annoncé l'envoi de chèque de 1000 dollars aux travailleurs américains pour relancer la machine économique via la consommation. En Europe, cet outil de création monétaire appelé "helicopter money" consisterait pour la Banque centrale européenne à créditer d'une certaine somme les comptes en banque de l'ensemble des citoyens de la zone euro pour leur donner du pouvoir d'achat et les inciter à dépenser.

Eric Heyer se montre sceptique face à cette initiative bien qu'il n'y soit pas totalement opposé, à certaines conditions. Selon lui, ce n'est pas à la BCE de distribuer l'argent aux ménages mais aux Etats, voire aux collectivités avec l'aide d'associations, plus à même de toucher tout le monde. Car certains citoyens les plus modestes n'ont pas de compte en banque et pourraient donc passer inaperçus aux yeux de l'institution européenne basée à Francfort qui, elle, prendra en revanche en charge le déficit des Etats généré par cette mesure.

"Ça permet aussi de garder une souveraineté économique", explique l'économiste qui envisage que le dispositif ne concerne pas l'ensemble des ménages mais seulement les plus modestes: "Certains Etat peuvent sélectionner les ménages bénéficiaires plutôt que d'arroser tout le monde", imagine-t-il. Si l"helicopter money" fait de plus en plus parler de lui, rien ne dit en revanche que l'argent distribué aux ménages ne sera pas à nouveau épargné au détriment de la consommation. Ce qui aurait tout d'un échec pour un outil qui a pour objectif de stimuler la demande.

Paul Louis