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Les Français épargnent-ils vraiment plus quand leurs revenus augmentent?

Le taux d'épargne des ménages évolue en fonction de la structure du revenu disponible brut

Le taux d'épargne des ménages évolue en fonction de la structure du revenu disponible brut - Eric Piermont - AFP

Selon une étude de la Banque de France, les diverses sources du revenu disponible des ménages joue un rôle déterminant dans la décision d'épargner. Une hausse des prestations sociales sera intégralement consommée alors qu'une baisse d'impôts fait grimper le taux d'épargne.

Supérieur à 21% en 1975, le taux d’épargne des ménages français a diminué pour atteindre son plus bas niveau en 1987 (11,1%). Depuis, cet indicateur qui mesure la part du revenu disponible brut (ensemble des revenus des ménages après redistribution) non consommée s’est redressé et oscille ces dernières années entre 13 et 16%. Au troisième trimestre 2019, elle s’établissait à 14,8%.

Taux de chômage, inflation, taux d’intérêt… Les facteurs susceptibles d’affecter la consommation ou l’épargne des ménages sont nombreux. Dans son dernier bulletin, la Banque de France se penche tout particulièrement sur le rôle de la structure du revenu disponible brut des ménages dans la décision d’épargner. En 2019, ce même revenu était notamment constitué à 54% de salaires nets des cotisations sociales, à 33% de prestations sociales, à 6% de revenus financiers…

Comment réagit le taux d’épargne à une évolution du revenu disponible liée à l’augmentation d’une de ces composantes? C’est la question à laquelle tente de répondre la Banque de France en observant ce que l’on appelle la propension marginale à consommer. Dit autrement: si le revenu disponible augmente de 100 euros, quelle part de ce gain de pouvoir d’achat supplémentaire sera consommé, et donc, par opposition, quelle part sera épargnée?

Prestations sociales et revenus financiers

Prenons le cas d’une hausse du revenu disponible brut liée à une augmentation des prestations sociales (APL, RSA, etc.). Selon les auteurs de l’étude, l’intégralité de ce revenu supplémentaire sera consommée. Comment l’expliquer? Tout simplement parce que les principaux bénéficiaires de ces aides sont les ménages les plus modestes (les prestations sociales représentent 53% du revenu disponible des 20% des ménages les plus pauvres, contre 26% pour les 20% les plus riches).

Or, les propensions marginales à consommer sont très hétérogènes en fonction des niveaux de vie: elles sont beaucoup plus fortes dans les foyers les plus modestes que chez les plus aisés. "Les ménages les plus pauvres sont contraints financièrement", explique Jean-Francois Ouvrard, économiste au service d’études macroéconomiques et de prévision de la Banque de France. Ainsi, ils ne peuvent pas toujours se permettre d’épargner un revenu supplémentaire.

"Les revenus financiers plus favorables à l'épargne"

À l’inverse, une hausse du revenu disponible brut des ménages qui découlerait d’une augmentation des revenus financiers serait plus favorable à l’épargne qu’à la consommation. En effet, "les revenus financiers seront presque entièrement épargnés car ils sont perçus par les ménages les plus riches (14% de leur revenu disponible, ndlr) qui ont une propension marginale à consommer plus faible" , souligne Camille Thubin, économiste à la Banque de France.

Puisqu’ils arrivent déjà à satisfaire leurs besoins, les ménages aisés trouvent moins d’intérêt à consommer ce surplus de revenu qu’à l’épargner. À terme, une augmentation du poids des revenus financiers dans le revenu disponible entraîne donc une hausse du taux d’épargne et une baisse de la consommation en proportion de ce même revenu.

Salaires et prélèvements obligatoires

Qu’en est-il des salaires? Un choc positif d’un point de revenu disponible brut sur les salaires aboutit à long terme terme à "une hausse moins que proportionnelle de la consommation, et une légère hausse du taux d’épargne", selon la Banque de France. De manière générale, on considère que pour 100 euros supplémentaires obtenus par une hausse des salaires, 80 euros sont destinés à la consommation et 20 euros à l’épargne. Cela signifie que, comme pour les prestations sociales, la propension marginale à consommer relative à la masse salariale est particulièrement élevée.

C’est en revanche moins le cas pour les prélèvements obligatoires (impôts et cotisations). D’après l’approche de la Banque de France, "une baisse des prélèvements obligatoires est environ pour moitié consommée et pour moitié épargnée". "Autrement dit, une baisse du niveau des prélèvements obligatoires entraîne une hausse moins que proportionnelle du niveau de la consommation", poursuit l'institution. Ce qui entraîne mécaniquement une hausse du taux d'épargne.

Une baisse des prélèvements obligatoires joue plus sur le taux d'épargne

Si une baisse des prélèvements obligatoires joue davantage sur le taux d'épargne qu'une hausse des salaires, c'est là-encore en raison de l’hétérogénéité de la distribution des revenus. De fait, les salaires sont surtout concentrés sur le milieu et la fin de la distribution -et donc en partie sur des ménages plus enclins à consommer- alors que les impôts sont davantage concentrés sur les ménages les plus riches qui, comme expliqué précédemment, ont une propension marginale à consommer particulièrement faible.

Précisons néanmoins qu’il s’agit ici d’une approche macroéconomique, avec ses limites. Car "cela dépend bien sûr de la nature de l’impôt. Baisser l’impôt sur le revenu n’est pas la même chose que de baisser l’ISF", indique Jean-François Ouvrard.

Un taux d'épargne en hausse depuis 2017

Selon l’Institut des Politiques publiques (IPP), les mesures de pouvoir d’achat prises par le gouvernement pour répondre à la crise des gilets jaunes ont permis à une large partie des ménages de bénéficier d’un gain de 1% de leur revenu disponible en 2019. Malgré tout, le taux d’épargne a continué d’augmenter en France l'an passé.

Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer cette tendance récente. D’abord, l’augmentation de la part des revenus financiers dans le revenu disponible en 2018 et 2019 après huit années de baisse a contribué en partie à la hausse du taux d’épargne. De la même manière, les mesures de baisses de prélèvements obligatoires ont, comme nous l’avons vu, également tendance à favoriser le taux d'épargne.

Par ailleurs, les effets des mesures susceptibles de stimuler la consommation ne produisent généralement pas leur plein effet tout de suite. "Les ménages n’adaptent pas immédiatement leur niveau de consommation à un choc de leur revenu. C’est progressif. Ils ne se mettent pas à consommer beaucoup plus d’un coup. Il faut le temps de changer ses habitudes", constate Jean-François Ouvrard. "En 2019, la hausse du taux d’épargne est en partie liée à ce lissage habituel", confirme Camille Thubin.

Et la tendance devrait se poursuivre selon les économistes de la Banque de France qui estiment que "les effets de composition du revenu devraient continuer à jouer dans les années qui viennent et, en particulier, la baisse des prélèvements obligatoires exercerait une influence plutôt à la hausse sur le taux d’épargne".

Paul Louis